Avec des mains sourdes

Publié le par la freniere

Un peloton de lois nous fusille des yeux.  Nous ne sommes plus dans de beaux draps mais dans la merde jusqu’au cou. Mes bras boiteux s’appuient sur des images pour tromper le malheur. Je lapide la haine avec la pierre des prisons, les pavés de la mare. L'âme s'extrait avec le charbon, l’amour à la pelle du cœur. On ne peut pas marcher debout sans traîner ses racines. On ne touche pas la vie avec des mains sourdes, des lèvres à genoux, des bras aveugles. Il faut apprendre à voir sous la brume des chiffres. La moindre feuille sous la pluie se change en herbe d’eau. Jamais je ne rendrai les armes ni les mots. J’en ferai des caresses. Seule la mort me fermera la bouche, et encore…

On peut nommer le ciel, les oiseaux, les nuages, ce ne sont qu’initiales d’une plus vaste phrase. L’enfant dans la tempête imite l’eau de pluie. Il fait des cerfs-volants avec les éclairs. Le vent devient l’étreinte où frissonnent les arbres. Un bouleau dans la brume sert de phare aux oiseaux. Chaque pierre est un regard pour ceux qui savent voir. Chaque branche est un geste. Chaque poussière de pollen ouvre une gorge d’or. Il y a des milliards d’années, un autre homme à toucher la même neige que moi. Il en a fait un feu qui me réchauffe encore.

Ça fait longtemps que je suis né et pourtant, je suis encore l’enfant que ma mère berçait. Comment peut-on vivre sans grâce, noyé dans l’agitation et l’appât du gain ? J’ai revu mon village d’enfance mais je n’y étais plus. Quelques chênes ont poussé où j’ai caché mes billes. Un merle y fait son nid et me regarde comme s’il me connaissait. Les souvenirs sont transparents comme le verre. Ils finissent par casser, sans faire de bruit. J’entends encore dans ma tête les grains d’orge pousser mais la grosse toux des trains ne me réveille plus. Il ne restera toujours du réel que ce qu’on imagine.

Je me demande parfois pourquoi j’écris. Pour retrouver la grâce, peut-être, pour transcrire en voyelles le silence des fruits, les signes sur la pierre, les sparages du vent, l’odeur des ruisseaux. Je ne fais que dire à voix haute ce que les autres taisent. Chaque parole confesse une origine commune, celle du premier homme. Il y a un peu d’étoile dans chacun, une espérance morte qui alimente la lumière. Je cours encore après la vie. Je saute encore du train en marche. J’enjambe le hasard pour écarter les rives.

Je ne suis pas certain que les morts n’aient plus rien à craindre. Je préfère m’appuyer sur la vie. Il faut écrire ce qui nous pèse avec des mots légers. C’est toujours avec le même plaisir que je touche un clavier, avec la même peur et la même ignorance. Devant nous, quand ce n’est pas le mur, c’est le gouffre. À quoi se raccrocher ?  Quand le vertige nous prend, ce ne peut être que la vie qui bat. C’est le vertige qui dilate le temps. Les saisons partent et reviennent. Nous restons. On n’attrape pas l’été avec des mitaines. Il m’arrive de marcher sans bouger. J’attends que l’horizon me prenne par la main. Je m’étonne encore quand le soleil se lève. Il m’arrive de rire dans le cri d’un oiseau, de pleurer quand il pleut. Chaque pomme qu’on croque est toujours la première.

Le mondain ne m’intéresse pas. C’est le monde que j’aime. Je ne sais pas raconter d’histoire, une simple histoire, avec du soleil et des lutins, des hommes et des outils, mais il m’arrive de parler aux pierres. Il se peut même qu’elles me répondent. Nous allons tous vers la mort. Il faut le répéter. Les hommes s’entretuent à se croire immortels. On s’égare dans les choses. La voix se perd dans le bruit. On fond le plomb de l’âme pour en faire des balles. Les arguments n’ont jamais rien nourri que l’orgueil des idées. De pourquoi en pourquoi on reste sans réponse. Je réponds parce que à toutes les questions, pourquoi pas à la vie. Je suis à la fois ce vieillard heureux de vivre et cet enfant qui se révolte. J’arrive au point zéro où tout peut commencer.

Publié dans Prose

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Danièle 28/09/2007 23:09

Ecrire pour faire parler la page..  Ecrire pour faire parler le coeur..  Ecrire, écrire.. Merci pour votre écriture...