Avec humilité

Publié le par la freniere

Quand les riches n’auront plus que leurs piastres à manger, les pauvres sauront toujours trouver l’eau dans le désert. On met des uniformes aux poupées des enfants, des seringues dans leurs jeux, des coups de pied dans leurs rêves, du plomb dans leurs souliers. On élague les arbres sans penser aux oiseaux. On brûle des écoles comme on enfourne un pain. Quand des mères applaudissent au martyr de leurs fils, il faut bâillonner le chant des muezzins. On nous fait payer cher le prix de la tendresse, le courage de rêver et la force du pauvre. Quand le réel nous montre son visage, c’est toujours pour cacher quelque chose. On a voulu m’apprendre le droit chemin, je n’y ai vu qu’un abîme. Je n’ai pas su m’habituer au temps que l’on compte en monnaie. Les horloges que j’aime ont des aiguilles de pin, des odeurs de résine, des battements de cœur, des chiffres invisibles. Ceux tiennent un agenda pour maîtriser le temps en deviennent l’esclave. Je n’ai jamais eu la mémoire des dates. Je conjugue le passé avec l’instant présent et le futur à l’indicatif de l’espoir. Je n’ai qu’un fil à plomb pour mesurer la semaine, des mois de neige et de pluie, de soleil et de fleurs, des saisons qui s’évadent, des années de vache maigre, deux cailloux pour le feu, un orteil sur le sable pour dessiner la mer. Je parle à mes outils avec humilité. À partir de peu, j’approche de l’immensité, pouce par pouce, pied à pied, bras sous bras. J’écris avec l’entêtement d’un âne, le seul animal conséquent.

On ne fait pas de pain avec des barbelés. On se fait de la bile, du mauvais sang. Le temps fait du boudin pour une heure de perdue. Bouddha fait du bedon. On ne fait pas de miel avec les fleurs du tapis. Sans métier sans le sou, j’ai de moins en moins de mots. Je ratisse le gravier. Je récure les fonds de page. Je demande ma route aux simplets de village, aux balises des fleurs, aux gouttes de pluie qui tombent sans se soucier de l’heure. J’écoute le volet qui claque, la poulie qui grince, les borborygmes de l’évier pour apprendre leur langue. Qu’importe que les choses ne me répondent pas. La pluie ne fait pas taire les oiseaux ni l’appel des loups. Je tends la main au vent qui tombe et j’offre mon épaule à la nuit qui descend. Je dessine un chapeau au ciel mal peigné. Il y a des mots qui traînent toute une vie derrière eux, une forêt, une ville, un quartier, une mer, un ruisseau, une assiette ébréchée sur une table vide. Je n’ai pas trouvé de sens à la misère humaine. Par contre, j’ai repéré un Sens sur une carte de France mais la ville est trop petite pour désigner le monde.

J’ai honte quand je travaille pour un salaire. On ne voit pas la mer réclamer un pourboire ni les nuages vendre la pluie. Quand les arbres changent de chemise, ils oublient quelque fois des oiseaux dans leur poche. Un arbre pleure dans ses feuilles. Ses oiseaux sont partis. Il ne sait plus que faire des brindilles du nid, des plumes arrachées ni du chant qui s’est tu. Je n’écris pas des mots mais la boue des chemins, des arbres porteurs d’ombre, des jours au teint de lune, des fleurs aux yeux chafouins. On se console de tout en regardant le soleil. On monte vers le ciel. Je suis ce que je suis. Quand les ruisseaux dégèlent, je renais avec eux. Je veux toucher du doigt la paume du silence, toucher du mot le sous-bois du langage, toucher du bois la pulpe de la page et rêver en couleurs parmi les idées noires. Il y a de la puissance dans la fragilité. Des brindilles à la Giacometti peuvent porter un oiseau et des tortues traîner des siècles sur le dos. Avec ma voix cassée à l’aube de ses fruits, j’apporte plus d’espoir qu’une bouée sans eau.

Publié dans Prose

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jjd 03/10/2007 00:26

Peut-être-et cette image me revient à l'instant- en va-t-il des êtres d'exception comme de ces brindilles sur lesquelles le sel, dans vos mines salzbourgeoises, dépose ses mille minuscules cristaux?La brindille alors étincelle, miroite, unique...                         ( à propos de Mozart)

Danièle 02/10/2007 01:04

Mes arbres sont mes éphémérides.. Leurs feuilles, toutes seules tombent et tapissent la moquette du jardin..La symphonie rouge et or de l'automne rythme le passage du temps..S'installent les rides qui elles ne sont pas éphémères...!!!