Je ne veux plus avoir raison

Publié le par la freniere

La pensée craint de s’égarer quand la neige s’affole. Je ne veux plus avoir raison. Les battements du cœur me tiennent lieu de pensée. Quand j’écris, l’herbe déborde sur la page. L’épine et la rosée se transforment en phrases. On ne sait pas d’où vient le temps mais on touche l’espace sur un simple caillou, par un pas sur le sol. Notre rapport au paysage définit notre manière d’être là. Même fauché, le pré a des attraits. La lumière prise au piège alimente les ombres. Ne me demandez pas ma route. La neige est mon domaine et le feu mon foyer. Il n’y a pas de portes entre les murs du vent. Chaque pas les arrache à mesure.

L’œil du dedans ne s’ouvre pas toujours. On se raccroche aux apparences. L’horizon a mis ses lunettes teintées de rose. Les fleurs ont mis des gants. L’espérance fait semblant de partager le pain. Quand le bonheur frappe à la porte, il n’y a plus personne. Chacun fait son marché et croit trouver son âme sous la doublure des choses. La terre attend la pluie où l’homme attend son heure. L’absence de mémoire engendre l’éphémère. Quand la présence de l’être prend la saveur du jour, il n’y a plus d’assises. Devant les verres vides peut-être que la soif nous ouvrira les yeux.

Comment en sommes-nous arrivés à percevoir les soldats comme des assassins plus nobles que d’autres ? Ils n’ont pas d’autres mains que celles de leurs armes. Il y a longtemps que la sagesse a perdu sa maison et l’homme sa raison. Même coucher dans une tombe ne préserve pas des balles. On bombarde la vie des cimetières aux hôpitaux. Les garderies d’enfants ne sont pas épargnées. On a désassemblé les sept lettres du mot liberté  pour en faire un jargon inapte à l’entendement. Il faut les retraduire dans une même langue. Il faut les prononcer avec les lèvres du baiser. Il faut en corriger les fautes à l’encre du courage.

Faudra-t-il longtemps tricher pour survivre, accepter d’être dupe ? On tire encore les même vieilles ficelles usées jusqu’à la corde. Nous oublions les fruits pour compter les profits. Nous prenons les barreaux où nous cognons nos fronts pour une porte ouverte, la lueur des écrans pour un semblant de lumière et les promesses d’élection pour une assurance-vie. Malgré nos écritures, les fenêtres se ferment et séparent les hommes. Malgré tout, il faut s’écrire de longues lettres d’amour, libérer les oiseaux de la prose marchande, faire marcher ses doigts sur la peau du silence. Chaque sourire fait pencher la balance du côté de l’espoir.

La Propriété ou la Mort ! Faites votre choix. Les Indiens meurent dans les réserves. On rase au bulldozer les derniers signes de piste. Le feu des shamans s’éteint dans les signaux de fumée. On a perdu en route le sens de la marche. Même à cent mille à l’heure, on ne part plus, on reste. On traverse le ciel sans toucher les nuages. On mange la farine sans remercier le blé. On marche dos à dos pour ne plus voir un frère dans les yeux de l’autre. Nous sommes tous clients au grand marché des dupes. Nous sommes le produit qui travaille à rabais pour engraisser les banques. Qu’on ne me fasse pas croire qu’il n’y a plus de classes sociales. La classe moyenne est un mythe, un gros Big Mac sans saveur. Dans les traces laissées par l’homme, c’est l’homme qui nous manque. Ce que les mots ne peuvent plus dire, le hurlement des loups en garde la mémoire.

Prisonnier du métal, je retourne à la terre, à la source, aux étoiles. J’ai besoin de la pluie, d’une étincelle dans la glaise, d’un battement de cil dans les yeux du matin. J’ai besoin de l’amour comme un arbre de sève. J’écris comme un enfant dessine en se mordant la langue. Je ne fais confiance qu’aux mots qui viennent à l’improviste, sans retenue, laissant la grammaire à la porte avec les parapluies. Je ne comprends pas l’indicible va-et-vient des mots mais j’y crois comme au soleil. C’est par la main des mots que je m’appuie sur l’air, par sa paume que je pétris le pain des images, par ses doigts que je dessine sur un fil l’hirondelle acrobate. Ce n’est pas une question d’oreille mais d’instinct, celui de la survie. Je me ronge la patte comme un loup pris au piège.

Publié dans Prose

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Commenter cet article

Danièle 03/10/2007 20:05

 "L'oeil du dedans ne s'ouvre pas toujours..."      ...... .....  ......  Bien trop sollicité est l'oeil du dehors... Pub.. consommation.. repub.. surconsommation..