À chaque instant

Publié le par la freniere

Chaque homme recrée la vie, l’univers, la mort à chaque instant. Tout est lourd. Tout est léger. Le fardeau que l’on porte, l’épaule en détermine le poids. Le silence a peur quand on parle trop fort. La tendresse a mis sa robe de loup pour séduire la lune. L’homme aura toujours besoin de la nature pour soigner ses blessures. Il dresse les abeilles à détecter les mines. Le mot aile prolonge le vol du moineau. Le mot pain dresse la table du partage. Le mot silence doit crier quand la salle est aveugle. Le mot ange se cache pour déployer ses ailes. Dans le jardin qui lève, les chiffres de la pluie s’additionnent au pollen. J’éclaire le pain noir avec les feux du miel.

À la gare du temps, j’ai perdu mon ticket. J’ai laissé ma valise comme une larme sur le quai, mon cœur à la consigne. J’ai vu partir la nuit, un ange en bandoulière. J’ai pris le mauvais train dans la mauvaise gare pour revenir à pied, les rails sur le dos. La mystique du caillou vaut bien celle de l’homme. J’emporte l’absolu, avec moi, dans un sac, comme une paire de bas. Il faut bien réchauffer les pieds froids de la vie. Rien n’empêche un cul-de-jatte de traverser le monde mais l’homme du profit n’y laisse que des ruines. Un pont qui tombe ne se redresse pas mais le lierre a tôt fait d’enjamber les décombres. Il ne faut pas seulement apprendre à vivre. Il faut dompter la mort qui dure plus longtemps. Il faut apprendre l’amour qui réunit les deux dans une même accolade.

Les fleurs ne poussent pas sur les tombes du savoir. Je ne veux pas de ce pays de bureaux et de banques où le travail est à la solde, où l’argent fait le pain, où l’habit fait le moine et le moineau le paon. On s’use les genoux à ramper sous les tables. Le téléviseur si prodigue en visages ne laisse rien passer des ultrasons de l’âme. Je n’ai pas peur du loup mais je crains le chasseur. Je n’ai pas peur des mots mais du masque des chiffres. Je n’ai pas peur du froid mais des glaces qui fondent. Avant que tout éclate, je viens à la rivière boire un verre en voisin. Je m’excuse pour l’homme auprès des campanules, des mammifères, des maudits, des insectes en prière au cloître des fougères. Je viens me réfugier sous un pommier couvert d’amour. Ses pétales en tombant se prennent pour la neige mais réchauffent l’humus d’une gaieté de flocon.

Chaque matin, sans église, sans Dieu, soulevé par l’immense, je me prosterne devant l’eau qui s’entête à couler, devant le vent du nord, devant le froid qui mord, devant l’oiseau qui chante, devant le bruit des gouttes résonnant sur le toit. Je me prosterne devant rien mais je reste debout face à l’homme à genoux devant les guichets de banque. Je recouds au fil de la parole l’étoffe usée des jours, les bouts de laine du rêve, les poches de lumière, les trous noirs, la dentelle des gestes. Les couleurs étincèlent dans la verrière immense de l’automne. J’y croque dans la vie avec les yeux du rêve. Les arbres qu’on croit mort renaissent dans les planches. La maison des oiseaux devient celle des hommes. La vie s’écoule entre les nœuds du bois. Lorsque l’amande éclate, elle délivre le chêne. Des milliers de feuilles vont naître. Des milliers de bourgeons reverdissent les branches.

Après l’enfance catholique avec ses orgues, ses burettes, ses curés, ses prières hypocrites, sa négation du corps, ses leçons de mort faisant grincer la craie sur le tableau du rêve, j’ai déserté l’église pour la nef des fous. J’ai protégé mon cœur sous l’armure des mots. J’ai laissé trop longtemps mes doigts dans l’engrenage. La main qui souffre est celle qui écrit. J’avance entre les points que je n’ai pas tracés. Ma parole est enclose d’une clôture végétale. Chaque fleur illumine la prochaine. Chaque bourgeon précède le suc d’une fleur. Chaque vol d’oiseau agrandit l’horizon. Le miel met un baume sur la blessure du fiel. Je vois les miettes dans la forêt, les écales tombées, deux billes oubliées par l’enfance, les petits pas laissés par les trotte-menu. Je décrypte au hasard les graffitis de mousse sur les plus vieilles pierres. Dans le panier des mots, les bleuets de l’enfance sont toujours aussi bleus

Ceux qui portent en eux quelque chose de grand ne le savent jamais. Ils traversent la vie sans crier sur les toits. Ils laissent aux imbéciles l’orgueil d’être un chef, l’illusion des vainqueurs, le strass du paraître, le compte en banque et les chimères. On ne mange pas de pain sur les tables de lois. On mange du voisin. On ne joue plus à la marelle. On zappe sur l’écran. On ne veut plus savoir comment ça va mais combien ça coûte. Avec ma parole entre les mots du livre, ma voix dans l’existence de l’oreille, mes images dans celle du regard, penché sur les détails, je cherche l’infini. Quelques mots viennent à moi, les deux pieds sur la terre. D’autres s’envolent en l’absence de poids. J’en brise quelques-uns d’une langue malhabile. Je mange mes mots. Je parle vite. Je n’ai jamais trop su où mettre le licou. J’aime les mots sauvages, rétifs, chevalins.

Il manque toujours une pièce dans la maison du temps. Il y a longtemps que j’ai lâché la rampe. Je ne suis pas doué pour la ligne droite, la ligne de montage, la ligne de tir, la ligne de parti. Je prends les sentiers détournés qui s’égarent dans l’herbe. Quand il n’y aura plus rien sur le comptoir du cœur, le babillage des oiseaux finira par couvrir le tintement des cashs. La vie retrouvera sa courbe de fougère. En espérant des fruits, j’écris plante sur la terre avec un doigt mouillé.

Publié dans Prose

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