Une cage de papier

Publié le par la freniere

Je transporte avec moi une cage de papier. Il me faut sortir pour libérer les mots. Laissant dehors les images, je rentre avec la cage vide retrouver le silence. La nuit est la mémoire des lumières. L’absence est une passerelle d’une présence à l’autre. Quelqu’un nous quitte et l’on retrouve par fragments ce qu’il voulait nous dire. Hier et demain sont les deux mains du présent. Qu’elles s’ouvrent ou se ferment ne change rien au temps. Mon voisin a beau aligner ses légumes en rangs d’oignons, il y a toujours un pied de céleri qui boite, un petit pois qui dépasse, un chou mal emballé, des tomates en chou-fleur, un concombre qui court retrouver le ruisseau, une abeille égarée au milieu du pollen. La vie aura toujours un poil dans la main, un fil à raccommoder sous la dentelle des fougères, un trou dans les bas du silence, un sac sur le dos qui se vide à mesure.

Les fleurs signent les œuvres du soleil mais le vent les efface. La feuille en tombant se sépare d’elle-même pour retrouver la terre. Ne restent sur les branches que le passage du temps, la caresse du vent, la blessure de l’écorce, le souvenir des fruits. En regardant le monde avec ma cécité, j’entrevois son envers. Le passé n’est jamais simple ni le futur antérieur. Seul le présent est à l’impératif. Le paradis et l’enfer se croisent. Les morts butent sur des vivants qui ne les croient jamais. Semant des roses de plastique dans la terre fanée, ils croient faire un jardin. Je devine la boue sous le ciment des villes, un ciel en ruines sur les vitrines, les ombres qui ont peur de la souffleuse à neige, le temps qui meurt dans les bennes à ordures. Sur le grand paysage, je n’ajoute pas du bleu au ciel mais une graine à la terre, une vague à la mer, de la tendresse à l’homme.

Il arrive qu’on se quitte mais on ne part jamais. Même sans revenir, on reste toujours là. Un seul instant suffit pour effacer des siècles sans que rien ne paraisse. Le silence des pierres est moins dur que celui des amis. Quand on efface un nom dans un carnet d’adresses, le présent nous efface. Les clôtures qui protègent sont aussi celles qui enferment. La rive ne doute pas du passage des eaux mais les vagues l’oublient. Si le jour avance à grand bruit, le silence du soir nous emmène plus loin. Ce que touchent les mains n’est jamais qu’un écho. Je suis si petit devant l’immensité. J’ai besoin d’une échelle pour atteindre les mots. Je passe par la goutte pour nommer la mer, par le chas d’une aiguille pour coudre l’univers, par le chant des cigales pour chanter l’inconnu.

Si on se fie aux lois, rendre justice à l’homme c’est en faire un coupable. Si on se fie aux chiffres, mettre un enfant au monde c’est en faire un comptable. Le rêve est plus important que sa réalisation. Sans rêve, il n’y aurait plus que des objets sans âme. Les mots sont les planches de salut dont on fait l’espérance. Quand le vent reste assis, les fleurs se redressent. Les bras des branches bercent les feuilles. Le chant des pierres chatouille le lichen. Le rêve seul s’évade de la prison du temps. Les images qu’on voit sont les saisons de l’œil. Les mots sont une maison qu’on ne finit jamais.

L’aurore hésite sur le seuil devant les taches de sang. Est-ce l’homme ou la bête qui a laissé sa trace ? Lorsque la nuit se lève, le jour s’agenouille sur le parvis des toits. La lumière n’a pas peur des ténèbres. Elle réclame la nuit pour veiller son sommeil. Je vis de mots et de questions, d’espérance et de faim. Je pétris le rêve égaré dans le pain. Je ne veux pas la barque mais la crête des vagues. Je ne vois pas la cendre mais la flamme. Je n’écoute pas la tête mais le cœur. Je veille. Je surveille. Je cueille. Je recueille. Le creux des roseaux attendant la rosée, les gueules d’ombre, un peu de ciel entre deux pluies, du soleil sur l’épaule, une main à la pâte, un galet sur la page, une phrase en bois d’épave sur la plage du silence. Je plonge ma truelle dans l’auge du maçon. Le sens entre les mots me sert de mortier.

Je brûle pour pénétrer le feu. J’allume une phrase pour éclairer la nuit. Je dessine un pont pour enjamber l’abîme. Il faut voir dans les tableaux anciens l’étincelle à venir, apprendre à lire sur le lutrin des pierres. Le rêve court comme un pied pour délacer le soulier du cerveau. Toutes les réponses trahissent la question. Les routes ne respectent plus les bosses, les creux, les courbes, les ravines. Chaque jour, des mots meurent par milliers. On les remplace par des images de synthèse, des balles à tête chercheuse. On ne peut plus écrire, juste aligner des chiffres, compter des nombres, additionner les décimales du néant. Je veux des mots qui laissent des échardes, des ecchymoses au cœur. Athée jusqu’à l’os, je prie avec ma chair.

Publié dans Prose

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Danièle 08/10/2007 22:33

"Une cage de papier"..  Mais sans barreaux "parce que" vos mots s'envolent et viennent jusqu'à nous..   Merci ! Même si dans le jardin il y a toujours un artichaut qui perd ses feuilles, un navet qui se fait du cinéma, une citrouille qui fout les pétoches ou une orange qui croit que la terre est bleue...  

colette 08/10/2007 19:02

...mais si grand devant la petitesse !

thomas 08/10/2007 17:44

tu es le gardien d'un beau phare inutile. Plus aucun bateaux ne l'écoutent, mais il brille...