Le poids des choses

Publié le par la freniere

Je n’arrive pas à emboiter ma vie dans ce monde de profit. Il y a toujours un poil qui dépasse, le souvenir d’un bras dans une manche de manchot, un bras d’honneur, un poing levé. J’ai voulu m’en aller. Il n’y a plus de train mais des itinéraires. Il n’y a plus de gare mais des valises oubliées. Elles sont pleines d’angoisse agrafée en paquets. J’ai voulu partager le pain. Il n’y a plus de chaises, plus de table, plus de vin, rien qu’un grand verre sale rempli de désespoir. Il n’y a plus de pain, plus de mots pour rompre le silence, plus d’images. Le temps est parti avec la maison. Les oiseaux ont emporté le ciel. Je n’ai pas retrouvé les dessins à la craie, l’enfance de l’art, les insectes qui sautent, la laine autour du cou. Je n’ai vu que des sentiers tracés d’avance, des pancartes défense de rêver, des raisons, toujours les mêmes, des mots trop lourds et des zéro sur dix. Déjà pliés sous le poids des choses, nous soulevons des questions trop pesantes. Il faut mettre la vie en dehors des verrous, sortir le cœur de sa cage, le rêve de sa gangue, l’enfance de sa rage.

J’ai voulu parler. Il n’y a plus d’oreille pour écouter la vie. Il n’y a plus de voix en dehors des écrans. Il n’y a plus personne pour apporter sa pierre. J’ai dû grimper debout sur mes propres épaules pour voir l’horizon. On est passé trop vite du faire au fer et du bronze au plastique. On a perdu en route la chaleur du feu et le sens de la fête. En armant le béton on a blindé le cœur. L’électricité file d’un poteau à l’autre mais l’espoir file comme un bas. J’ai voulu voir le jour mais le noir de la nuit ligote mes paupières. Il n’y a plus de miel, plus de ciel, plus de lait, rien que des bouts d’histoires qui cherchent une écoute.

Devant les yeux aveugles, le brouillard se déplace à tâtons. Je cherche la neige de mes dix ans, le premier feu de l’homme, la caresse initiale. Je me méfie des imitations. On vend le monde à la pièce mais ce n’est que du toc. On prend une pelote d’épingles pour un buisson de ronces, la raison du plus fort pour la maison de Dieu, une bouche plein de terre pour un jardin d’éden. Les promesses étouffées deviennent pierres. La mémoire se dilue dans un fond de panique. Des gens se hâtent dans les rues. Pour aller où ? Ils ne savent d’où ils viennent et prononcent des mots qu’ils n’ont jamais aimés. L’animal traqué préfère les épines à la douceur du zoo.

On nous a tant menti. On nous a tant trahi. La jeunesse se tatoue pour sauver sa peau. Elle cherche où s’accrocher en se trouant le corps. J’ai trop vu de masques, pas assez de visages, trop lu de prose, pas assez de poésie, trop entendu la bêtise parler haut et la colère se taire dans les terrains vagues du rêve. La mort d’un homme n’est pas un drame, c’est la vie mutilée qui l’est, la vie réduite au chèque de paie, le travail à la chaîne, la petitesse de l’espoir, les barreaux de la cage, le sang des blessures qu’on inflige à l’amour. Les tournesols en ruine ne trouvent plus le soleil. Les becs des oiseaux ont mangé leur chapeau.

Dans le tissu de l’être, la mort n’est qu’un fil de la trame. Couverts de guenilles, des enfants naissent dans les dépotoirs des riches sans perdre le sourire. Un pouce taché d’huile n’empêche pas le goût de vivre. Il y en a qui s’accroche à l’argent comme au cou d’un gibet. On les retrouve pendus à la une des journaux. Les formes naissent de la main. La vie prend corps dans les gestes. Il est des mots qui se retiennent une seconde avant les lèvres et ne sortent pas de la bouche. On les retrouve ailleurs effaçant les ratures. Pendant que les ombres se font l’accolade, c’est à peine si les hommes osent se donner la main. Ils préfèrent la vendre.

Nous n’allons plus aux bois. Nous n’allons plus à l’air libre. Nous ne savons plus la danse ni l’été des Indiens. Nous marchons sur la lune avec des prothèses. Les pop sicles ont remplacé la paille dans la bouche des enfants. Le café n’a plus d’odeur ni la sueur des lainages. Le chauffage électrique a desséché la peau et nous perdons la langue dans le langage des machines. La mer, avec son ventre à marée basse, se vend au plus offrant. Quand les arbres vont tomber, nous resterons de bois, du bois dont on fait les potences et les langues de bois, sans feuilles, sans racines, sans sève.

Publié dans Prose

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Danièle 12/10/2007 00:27

      Il reste des poings...  Mais restera-t-il encore des poignées de mains....