Prière pour les oubliés 1

Publié le par la freniere

Laissons le vieux monde s’écrouler sous le poids des ordures, le mal, le malheur, le délire. Coupons le fil du discours, les chaînes, les cordages, les cordons de la bourse. La poésie découd  les ourlets du linceul pour broder l’infini, brader la haine et les chimères, faire pleuvoir sur les chiffres un peu plus d’émotion. Laissons fuir les mots hors des langues natales, les images éclairer  les mots du dictionnaire. On peut aller  plus loin que le réel avec le cœur ouvert  aux couleurs de l’amour, à la douleur des épines,  à la douceur des roses. Nous partons sans laisser de maison ainsi que les étoiles  prolongent les racines, ainsi que les déserts se nourrissent de sources, les galaxies d’atomes et l’homme de ses rêves. Ce sont les pas qui mènent non la route qu’on prend. J’ai reconnu ma terre sur la couleur des varices, dans le feu des matrices, sous le pas des clochards, dans les mains des quêteux, dans les yeux des enfants, seuls au milieu du monde.

Muni d’un bleu de travail ou d’une carte de crédit, l’esclave se croit libre. Cendrillon se croit reine  devant le petit écran. Si tu n’es pas poète, vole tes mots partout. À Cendrillon sa voix,  au pochard sa soif, au bourreau son remords, à la sirène son chant. Il appartient à tous  de recréer le monde. Le rêve se détraque  au travail à la chaîne. La source se rétracte sous le béton armé. Le cœur se dépense  sans enrichir la vie. L’amour se rebiffe  entre le générique  et le changement de décor. On élève dans la dope une Tour de Babel. Chacun a ses visions sans regarder l’ensemble. Il y en a qui vivent  les deux bras comme souffrir en oubliant le cœur  et le goût des caresses. Il y en a qui parlent la bouche comme mentir en oubliant le sang  et le sens des mots. Il y en a qui meurent  sans avoir su  qu’il fallait vivre.

J’ai traversé le feu les pieds nus dans la neige pour préserver en nous la patience des fossiles
et garder en mémoire la trace d’un brin d’herbe. J’ai égaré la clef  dans la peau des prisons et pénétré sans peur dans l’âme des rebelles. J’ai égaré mes larmes sous la glace des choses, le micro dans la fleur. L’essentiel n’est pas de regarder sans soif mais de boire à la source. La vie prend son sens autour d’un non-sens. L’infini prend racines à l’intérieur de nous pour se ramifier en gestes. La lumière prend forme d’un habit de poussière. Nous arrachons vague à vague des parcelles de vie dans le néant risible, des fragments de ciel sur une terre usée. L’horizon n’est pas une phrase immuable mais des atomes fous laissant monter le cri jusqu’à trouer l’espace.

Nous saisirons la vie par sa crinière rebelle tout en ombre et lumière. Je ne cède plus au désespoir ni aux mirages des écrans mais je garde en réserve un soupçon de miracle, un peu de foi païenne pour ne perdre espoir, un pain pour un royaume au fond de la misère, un mot pour l’horizon dans un rêve muet, un feu pour embraser l’hostie des malheureux. Reliés par nos veines nous briserons les chaînes et le carcan des lois. Nous briserons la glace. La vérité marche pieds nus sans préjugé sans job faisant la nique aux illusions, le blanc des yeux rongé
par la balafre du mépris. Nous resterons debout contemporains du cœur. Nous resterons de garde sur les pages des livres, la voix dans les rocailles, le rêve dans les ronces comme un juron qui pique. Nous resterons debout dénonçant le réel dévalué par l’homme, annonçant l’impossible multiplié par tous. Nous ne marcherons plus balisés de salaire entre les lignes blanches, par le nez, par la trique ou par l’appât du fric, l’illusion du normal susurrant sur les écrans bavards. Nous n’échangerons pas les yeux verts du rêve pour les cervelles creuses.
(...)


vieux texte retrouvé par hasard

 

 

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article