De guingois

Publié le par la freniere

Je ne marche jamais sur les lignes des trottoirs. Je ne sais pas me vendre. Je ne m’intègre pas aux décors à la mode. Je marche de guingois et je mange mes mots. Je jure dans le paysage comme un trou dans un bas. Je sors de mes gonds devant les portes closes. Je reprends à mon compte tous les jurons de l’herbe, les adages de l’eau, les proverbes du roc. Je saute à cloche-pied sur la marelle du rêve. Je n’arrive pas à accepter la bullshit des vendeurs, le baratin des prêtres, la ritournelle des écrans, l’échelle des valeurs ni la langue de bois. J’ai toujours préféré le vert-de-gris des pins au nickel des chromes. Je ne veux pas de barbelés ni de pacages en cage, dix chasseurs à l’affût pour un canard qui boite. Je ne passe pas l’été sans pelleter des nuages. Je ne passe pas l’hiver sans planter un érable. Je n’écris pas un mot sans remercier ma mère. Je ne vois pas un oiseau sans me chercher des ailes. J’écris au bord d’un lac, assis sur une pierre. Malgré mon âge et la pratique de la poésie, je cherche les mots justes pour dire la tendresse, la révolte et l’amour. Je cherche encore les mots pour dire l’indicible sous le poids de la neige.

Je ne suis pas fait pour la ville. Je parle chien pour comprendre les loups. Je m’émerveille encore devant les verges d’or, le lichen et la mousse.  Je fais des boules de neige au milieu du mois d’août, des bourgeons sur la glace des gouttières. Je mets des boutons d’or sur la robe des prés. Je marche entre les arbres comme un chevreuil à mots galopant vers la source. Je cherche quelques notes, quelques doigts qui pianotent sur le clavier du vent, quelques mots qui clapotent comme des ronds dans l’eau, un sourire qui brille comme un éclat de vitre. J’ai le cerveau en fleur sur la tige des synapses, le cœur en traîne sauvage au milieu de la neige. Je suis de la même chair que celle des pommiers.

Je ne suis pas fait pour les œillères, les horaires, les clous. Je veux être en mouvement dans l’inertie du monde, le ciel qui fait battre le poignet de la terre, le sourire de l’ombre colorant l’invisible. Les mains jointes en bocal, je recueille la vie, l’eau de pluie, le soleil. Un champ de tournesols est plein de visages d’enfant tournés vers l’horizon. Il m’arrive de penser à tous ceux qui n’aiment pas, aux enfants qu’on délaisse, aux femmes qu’on mutile, aux soldats qu’on immole, aux déportés, aux proscrits, aux bannis. Je suis de la même race que celle des parias. Je ne suis pas fait pour la guerre ni le travail à la chaîne. Je fais un éventail avec les mots d’enfant protégeant l’espérance. Chaque matin, je nettoie le silence avec des mots nouveaux.

Je ne suis pas fait pour les ornières, la carrière, les cages. Ils sont trop nombreux à ne plus écouter le silence, le crissement des cigales, le vertige des vignes, le bourdonnement de l’air. Ils sont comme des abeilles sur une fleur de plastique. La cellule cancéreuse du profit atteint le nerf des douleurs. Figurants de papier dans un décor de carton, cerveaux d’épouvantail en habit de pingouin,  danseurs en proie aux narcotiques, je ne veux pas leur ressembler. Je cherche sous les mots la sève et l’herbe drue, la naissance d’un ruisseau, la vie démaquillée, l’immense et le petit, un bruit de pas qui s’éloigne et revient. Grignotant l’alphabet, je lis les lettres des oiseaux, les messages des morts, les strates sur la pierre, les voyelles de rosée dans une rose éclose. Chaque racine se fait chant et les feuilles l’entonnent. J’ajoute une couleur au passage du vent.

Je ne suis pas fait pour les bonnes manières, la table des matières, le confort d’un salaire. J’écris avec la soif dans l’eau avare des déserts, les cratères de bombe qu’on transforme en rizières, les mots en pétales dans le bouquet des lèvres. J’écris à ma table de cuisine parmi la nourriture du cœur, avec les cris d’enfant, les jappements du chien, les bruits de bouche. J’écris au milieu des vivants. J’écris le froid avec des mots brûlants, l’indifférence avec des mots d’amour, la douceur des roses avec des épines. Je taille les jours comme un crayon.

Je ne suis pas fait pour la ligne droite, la ligne de coke ou de montage. J’aime les chemins croches et empêtrés de ronces. On ne peut pas écrire avec les mains propres sans trahir la vie. J’écris avec des mots tachés d’azur tout autant que de boue, de sperme, de sueur, des mots tachés de sang, de semences et d’oiseaux, avec un feu dans la poitrine, l’espoir dans un œuf vide, l’humus des grands-pères sous les pas des enfants. Témoins, juges et parties, les mots ne mentent pas. Sur la scène inventée, tout un passé remonte par le trou du souffleur, sans dés pipés, sans fausses cartes. Pas besoin de marcher à quatre pattes pour décrire le chien; on n’a qu’à faire japper le mot. Les images vont plus loin que la pensée. Ils durent plus longtemps que l’émotion. Ils continuent de briller sous l’abat-jour des idées. Ils opposent le feu à l’éclat des vitrines, la chair de poule au poil de peluche, le sang des bêtes à l’encre des journaux.

Publié dans Prose

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Danièle 15/10/2007 23:32

La ligne de mire des bordures de trottoirs n'accroche pas mes pas..  Je dérape et me tord les chevilles..