On est comme on est

Publié le par la freniere

On naît comme on est. Je boite mais je marche. De la chemise de nuit à la robe du jour, on s’habille la peau pour se protéger des autres, des rayons verts d’Henrik, du secret de l’espadon, des écrans plasma, des vitrines électroniques, des yeux blancs de l’enfance. On m’a dit que la vie existe. Je la cherche partout.

On est comme on naît. De bleu de travail en camisole de force, on met des verres fumés pour protéger nos yeux du soleil, des infrarouges, des éclairs, des éclats de verre. On ferme à double-tour la porte de l’amour, la lucarne du cœur, l’azur en liberté. On m’a dit que la vie est là. Je la cherche pourtant.

On est comme on est, agiles comme des pollens ou patients comme la pierre. La vérité ne se mange pas mais le vin peut mentir. Du bas-culotte au treillis de combat, les plus beaux outils prennent la marque du profit. On ne donne plus son cœur, on vend son âme à Dieu, on loue son corps à l’heure. Les chiffres ne disent rien, ils pèsent le néant. On m’a dit que la vie est là. Par où s’est-elle enfuie ?

On écrit comme on est. Ce ne sont pas les herbiers qui font la rose ou le pollen. Ce ne sont pas les dictionnaires qui font la phrase ou les idées. Les premiers mots titubent comme les premiers pas. Ils tombent sur le plancher des phrases pour apprendre à vivre. Ils se relèvent et s’accrochent au vertige. Ils marchent vers l’image. Ils passent la chandelle au fou, au mystique, au poète. Ils passent à l’enfant le mot oui, le mot non. En plein cœur du désert, ils ouvrent une porte qui donne sur la mer.

On écrit comme on naît. Je ne crois pas au sept, aux comptes, au bilan mais je crois aux contes de fées et au milan qui vole. Lorsque le blé se lève, je sais que la farine m’attend, que l’homme continue la graine jusqu’au pain. Je ne crois pas aux heures mensongères mais au coucher de soleil, aux dents de lait des crocodiles, aux pétales qui fanent, à la neige qui tombe, au ver dans la pomme, aux poumons de la mer respirant le soleil, au goût de la parole dans le silence du fruit, à l’amande dans l’écale.

On écrit comme on peut. Je laisse dans mes mots un baiser pour le pauvre, une lumière pour l’aveugle, un souffle pour Icare, un sourire pour le ciel, une nappe d’herbe drue pour le repas des bêtes, le lit d’une rivière pour le repos des pierres, un nid pour les oiseaux, une main pour le bras qui cherche l’accolade, un collier de levure dans la pâte au long cou. Si l’homme n’était pas sourd, le simple chant d’un merle réveillerait le monde.

Publié dans Prose

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