Les mots dansent

Publié le par la freniere

J’ai perdu mes pas au début de la route. J’ai planté des mots sans trouver le jardin. J’ai planté le décor bien plus loin que la scène. Quand s’ouvre le rideau, il donne sur la mer et se ferme comme un livre. Bien au-delà des phrases, les mots dansent encore. Tous les accents du a se confondent en baiser. Les i sont des enfants qui se lancent un ballon. Les v deviennent sur la page des voiliers d’oiseaux fous, des nefs de nuages, des bateaux de papier. Les o forment des rondes de l’espoir à l’espace. Les r font la vague dans un flot d’e muets. Les p ont la peau douce des fleurs qui éclosent. Le mot aimer s’étire sur le divan du m. Les x ne servent plus à voter mais à soutenir la table. Les y sont les bras d’une grande accolade. Les parenthèses courent d’un nuage à l’autre sans jamais se fermer. Tous les yeux se rencontrent dans le reflet des eaux.

Des petits oiseaux d’eau nichent sur les bras des ruisseaux pour pondre des galets. La vie commence où l’on veut qu’elle commence. Une gélinotte traîne la patte pour attirer le chasseur au-delà du mot nid. Le sourire n’empêche pas de vieillir. Il met le temps du bon côté. Il fait plier le chêne et dresser le roseau. La douceur des mots efface la raideur des chiffres. Là où les équations se dressent, les voyelles s’envolent. Au pire des disettes, le lichen se nourrit de la pierre. La douceur des menthes palpite sous la neige, l’humus des feuillages, la promesse des graines, le cellier des étoiles. Le quartz brille dans la litière minérale. La magie des bourgeons circule dans la sève.

À l’ombre des caterpillars, je bâtis à mots nus une hutte en papier. Je remets l’huile sauvage dans la lampe des fleurs, les lèvres de la terre dans le baiser des boues. Sous un collier d’éclairs, je serre contre moi le meilleur de l’orage et le feu d’un sourire dans les masques de paille. La pluie palpe les hanches de la terre de ses mains entrouvertes. Les semences palpitent dans la cosse du jour. L’oiseau apprivoise les saisons avec des brindilles. J’essaie de faire de même avec des voyelles. Je cherche au bout des phrases une encre blanche de lumière. La sève est nécessaire pour ne pas mourir de froid, l’euphorie des flammèches, l’entêtement des racines, le crépi sur les murs, l’odeur des pommes chaudes dans la tarte du rêve, la douceur des mots qu’on partage la nuit.

Où le pain lève, on allume le feu. Dès les premiers pas de l’homme, on entend une voix. Quand le silence a peur, les mots avancent sans faire de bruit. Malgré les fleurs les plus secrètes, la verdure qui monte grain à grain, la beauté minérale des siècles, les bêtes fabuleuses broutant depuis des millénaires, le monde inouï des insectes, je ne peux éloigner ma voix de la souffrance humaine. Le bourreau est mon frère tout autant que la proie. Maille à maille, pas à pas, mot à mot, je retisse à l’envers la courtepointe folklorique, le grand tissu commun, de la laine cardée jusqu’à la peau des origines. Avec le même espace, Einstein va plus loin, faisant sauter les barrières du temps.

Publié dans Prose

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Danièle 18/10/2007 01:14

   Et le F du feu s'enFlamme...