Dans le sillage du silence

Publié le par la freniere

J’écris comme un canot s’éloigne en glissant sur le fleuve. Je ne veux pas réveiller les fleurs endormies, le rêve des enfants, la brume sur la rive. L’aviron effleure à peine le sillage du silence. Où l’on ferme le monde avec le pas des portes, j’ouvre la route avec les pieds des champs, les pieds de biche, les pieds nus sur la terre sacrée. Avec mes bras d’ombre, je pousse vers la nuit une brouette de lumière. Avec mes bras d’homme, je soulève ma pierre. Avec mes bras d’eau, je porte l’oasis au milieu du désert. Avec mes bras de pain, je dresse la table pour le rêve. Avec mes bras de père, je laisse le blé mûrir à la façon du blé. Avec mes bras de mère, je berce l’horizon. Avec mes bras de mer, je soulève les îles.

S’il y a peu d’oiseaux dans les villes, c’est à cause des arbres que l’on transforme en cage. Mes mots conviennent aux mollets nus, aux bras en accolade, aux mains qui donnent, à tout ce qui rapproche, à l’étonnement des fleurs quand la pomme apparaît. L’utopie du soleil donne au jardin sa peau, sa syntaxe à la fleur, sa grammaire à la bêche. La cime des sapins se prépare à la neige, à la nuit blanche de l’eau, à la prière des mésanges. «On s’en tirera» se disent les canards à la vue des chasseurs. «On s’en tirera aussi» se disent les éteules au passage de la faux. Si la pierre se tait, c’est qu’elle a vu déjà toute l’histoire de l’homme. La source, à l’embouchure du fleuve, va retrouver sa mère. On ne voit pas de loup chercher refuge dans les villes. On ne voit pas d’oiseau refuser de voler. On peut voir des hommes refuser d’être libres, des enfants qu’on habille en soldats, des femmes vivre en cage. Icare en se brûlant les ailes avait peut-être vu le ventre des avions bombarder les rizières. Il ne rêvait pourtant que d’imiter l’oiseau.

Lorsque le soir passe à la nuit, c’est au silence des insectes que je m’en aperçois. Le loup n’écoute pas lorsque le sphinx aboie. Il continue sa route à petits pas de lune. Le matin ne croit pas aux horloges. Il se lève pour répondre à l’appel des plantes. Il ne s’attarde pas dans les bras de la nuit. C’est une question de confiance. Quand l’homme rampe, ce n’est pas comme le ver qui a l’échine horizontale, mais comme un salarié qui a troqué sa colonne vertébrale pour une colonne de chiffres. Les fleurs sous l’orage ne se font pas d’angoisse. Ils ont le même rêve. Ils s’appuient l’un sur l’autre pour enfanter le fruit. D’un essaim de nuages, le miel de la pluie vient tartiner la terre. Tous les insectes s’en nourrissent pour préserver la vie. Dans la cage des hommes, je suis un fauve qui tient tête et ronge les barreaux.

Lorsque les hommes parlent au-dessus de ma tête, j’écoute le brin de paille qui reste sur le sol. Quand je regarde les étoiles, je sais que les morts sont vivants. Ils nous parlent de partout comme la lumière du cosmos. Où que j’aille, je ne vais pas plus loin que la poussière des pas. Je vais où va le fruit quand il tombe de l’arbre et recommence à vivre. Quand je n’ai rien à quoi m’accoler, je me raccroche aux mots comme un aigle à ses serres. Je ne dois rien à rien mais je dois tout à tout. Quand certains font du mal à d’autres, c’est à eux que j’ai mal. Je ne veux pas voler moins que l’on m’a volé. Je veux en donner plus que l’on ne peut donner. Je ne veux pas qu’une main fasse du mal à l’autre, que la lumière d’un œil fasse de l’ombre à l’autre. Je cherche un seul geste qui ne soit pas coupable. Je trouverai l’espoir où qu’il soit. J’irai jusqu’à l’abîme s’il le faut.

On ne se lave pas les mains de la pureté de l’eau. On la protège comme on peut. Les bêtes que je ne connais pas, j’en ai autant besoin que la pluie des nuages, la source de la pierre, la main d’une autre main, la fleur de l’abeille. Les plantes rendent compte de la beauté du monde. Je ne veux pas semer un million de roses. Je ne veux qu’un tilleul qui chante pour chacun. Je vis en communion avec le brin d’herbe. Il donne beaucoup plus que je ne peux donner. La bonté, quand on la croise, est ce qui donne à vivre. Je sais si peu des pierres. Elles savent tout de l’homme. Du choc des étoiles à la moindre caresse, les gestes que l’on pose nous font ce que nous sommes. Je ne veux pas souffrir pour être sûr de vivre. Je cherche la lumière à travers la lumière.

Publié dans Prose

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Danièle 20/10/2007 01:10

  Et, quand la Lumière s'est éteinte...  Aimer encore un peu de son ombre...