Une échelle

Publié le par la freniere

Dans l’arrière-cour du cœur, entre les vieilles seringues et les capotes souillées, un enfant imagine la mer dans une flaque de boue. Il prend les cailloux pour des îles. Il prend le large dans ses bas. Seul au milieu de sa faim, il prend pour un trésor une pomme rongée. Il ne voit pas le ciel mais l’éclat des vitrines. On n’ose plus rien dire lorsque les mots nous mentent. La liberté n’est plus qu’une marque de commerce. La bougie perd son feu sous le strass des néons. L’amour perd son sens dans la bouche des hommes. La ville perd ses eaux dans les bouches d’égout. Les oiseaux font leur nid au bord des dépotoirs. De grandes flaques d’huile tachent le lit du fleuve. On ne voit plus de cordes à linge mais des fils électriques et des affiches de mode. Je m’accroche aux points de suspension comme on fait les cent pas. Je me perds sur la route entre les mots et le papier. Je demande aux voyelles quelques miettes de beauté. Je demande aux syllabes de redresser la voix et d’en faire une échelle.

Une feuille qui tombe n’allège pas le temps. Elle engraisse l’humus. Vitrifiés dans un rôle, une fonction, un emploi, nous vivons dans un cadre où le paysage vient cogner sans pouvoir nous toucher. Le bec des oiseaux n’y brise pas le verre. Toc ! Toc ! Le cœur dilapidé les prend pour des huissiers réclamant sa chaleur. Quand les jours sont comptés, il faut solder l’orgueil et vivre sans passif. Ce sont les mots de haine qui déclarent la guerre, les prêches des curés qui arment les fusils, les discours officiels qui bâillonnent le cœur. Ce sont les mots de laine qui réchauffent la nuit, les mots d’amour qui parlent de la vie sans lui fixer un prix. Ce sont les mots d’enfant qui interrogent l’homme.

On n’ose plus dire je t’aime, c’est le nom d’un parfum. On n’ose plus dire caresse, c’est le nom d’une couche. On n’ose plus marcher debout de peur de perdre son emploi. On n’ose plus perdre la tête de peur de retrouver son cœur. Il ne faut pas choisir entre avoir et paraître. Il faut conjuguer l’être au verbe aimer. La vie est une musique dont la gamme est le temps. Il ne faut pas vivre à la place des morts mais continuer la route. Je cherche au fond de nous une mémoire d’origine, un premier cri, un premier mot, la nudité du feu dans le froid de la nuit. J’ai toujours pris la route pour savoir qui je suis. Je me suis perdu et retrouvé à chaque coup de mon cœur, à chaque nouveau pas. Poussant la pierre de ma vie, je marche encore du bout des mots.

Je suis un vieil enfant retournant vers les ombres. «Il revient, le voici», disent les herbes folles et les pierres tombales. Les saisons ont orné de blessures la peau tendre des arbres. Le feu couve toujours sous la cendre et la neige. Le ruisseau court encore entre les dents de glace. La souche reverdit sous le lichen du temps, la sève dans les gesses, la fraise dans les ronces. La chute d’une pomme réveille les insectes. Le chuintement des effraies sur les poutres noircies réveille les fantômes. Quand on écrase un œuf, un oiseau tombe quelque part. Renversée sur le sol, ma valise crevée saigne du sang des hommes. Nous sommes regardés par le moindre bourgeon, le sable, les cyprès et les arbres gonflés sur les collines du vent. La ligne d’horizon nous offre son épaule. Je remonte à la source jusqu’au sang primitif. J’ouvre mes yeux d’enfant dans l’œuf d’origine.

Si nous sommes nés loin, nous vivons à l’étroit. Il nous faut retrouver l’immensité de l’enfance, les promesses du rêve, l’espoir des semences. Les bêtes n’allument pas de feu ni n’érigent la pierre mais elles portent la vie avec plus de respect que les poseurs de bombe et les fabricants d’armes. On ne fait pas de pain avec la poudre noire. On ne fait pas de soupe avec du napalm. Ce que je n’ai pu faire, je l’ai lu. La poussière des routes, le sang des hommes, les larmes des enfants, la cyprine des femmes, les fleurs d’écume ou de varech, les pas du souvenir et des bras inconnus se sont mêlés aux mots. Des étoiles aux stalactites, des aigrettes volantes aux poils des lemmings, des os de renne à la flûte enchantée, des lignes dans le bois aux cordes du violon, des crotales aux crocus, du Potomac au Saint-Laurent, de l’Amazone au fleuve Amour, du parfum des idées à l’odeur animale des cavernes, des vieux œufs de reptiles aux feux des bivouacs, le paysage est un creuset de l’âme. J’y ai trempé ma plume. Ce que je n’ai pu faire, je l’écris. Devant la page qui noircit, je suis toujours vivant.

Publié dans Prose

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Danièle 24/10/2007 00:12

Entre les yeux et l'horizon, il y a tant d'essentiel que le regard n'accroche pas... Merci pour votre écriture..   Bonsoir !