Un quignon d'empathie

Publié le par la freniere

Il n’y a pas de mot précis pour nommer les mots. Ils sont nommés par les choses qu’ils disent. Le blanc entre les mots n’est jamais du silence. C’est un espace par où passe la vie. Il y a longtemps que mes phrases ont perdu leurs pantoufles. Elles saignent du talon. Quand le pire est permis, il nous faut vivre dans la marge et contourner la loi. Je laisse toujours à ma table une assiette pour les âmes en peine, un petit bol de mots, un quignon d’empathie. Même mort, un arbre offre son feu. Quand il part pour le sud, un oiseau laisse un nid pour les oiseaux d’hiver.

Quand les rêve sont trop longs pour les jours étriqués, il ne faut couper les manches mais étirer les bras jusqu’à la ligne d’horizon. Les enfants le savent qui dessinent des pattes sous le dos d’une pierre et joue à la tortue. La seconde qui suit, est-ce un début d’éternité ou la fin d’un espoir ? Cela dépend souvent de quel pied je me lève. Quand le hasard fait bien les choses, l’habitude les tue. Est-ce d’être né dans le noir qui nous fait chercher la lumière ? On ne naît pas la guerre au ventre, c’est l’orgueil des idées qui nous gave de balles.

Il n’est pas toujours facile d’écrire. Hier, j’avais la tête vide. Le réel est passé comme un voleur de mots laissant le rêve à moitié mort. Aujourd’hui, les mots débordent sur les lèvres. Ils sont trop nombreux. Je n’arrive pas à en saisir un seul. Je dois couver les phrases dans l’œuf d’une voyelle. Les mots rangés dans le dictionnaire, je m’y perds. Je les aime en broussaille. Je craque une allumette et les images flambent. Un feu de paille suffit pour éclairer la nuit. Les poètes cachent tous un trésor sous les guenilles des phrases.

À défaut d’être né sous une bonne étoile, on peut toujours mourir de rire. La musique des mots n’est jamais ce qu’on croit. On rime avec un stylo bègue. Je préfère l’assonance et le crottin du sens. On n’entend pas l’oiseau nous questionner, les arbres dire je t’aime, les pierres philosopher entre elles. Leur silence est moins vain que le bruit des prophètes. Le sens se réfugie dans les tasses ébréchées, les craquelures du mur, les ardoises qui manquent sur le toit des idées.  J’ai beau laissé des tables, des lits, des armoires, des miettes derrière moi, à chaque nouvelle page, c’est une maison vide que je dois meubler.

La pie voleuse de mots vient chaparder mes phrases de son bec en virgule. Elle fait de mes chiffons des images en dentelle, des trous dans le papier. Je dois à mon tour chipoter dans les fleurs, picorer du soleil, frauder quelques cailloux, faire tomber des feuilles pour finir ma page. Je dois à chaque ligne ressemeler mes rêves, recoudre la mémoire pour retrouver la route, dessiner l’eau du fleuve pour atteindre la rive. Je cherche la lumière pour alléger un peu la pesanteur humaine. Brûler quelques billets, pisser sur la monnaie, faire un faux chèque en blanc n’abolit pas l’argent mais soulage le cœur.

Le cirage ne tient pas sur les baskets sans lacets, pas plus que l’honnêteté dans la main d’un banquier, la chair sur le masque, la sueur des hommes sur un attaché-case. Quand le tonnerre gronde, on ne voit plus l’éclair mais la friture des écrans. Les choses que personne ne voit sont celles qui m’éclairent. J’entends la voix des heures prisonnières des montres et celle des enfants toquer contre le cœur, celle des mères saigner sous la chemise des soldats et celle des étoiles enfermées dans la pierre. Je fais le tour des tombes pour saluer les morts. Je redresse d’un mot le poil d’un brin d’herbe sur la peau de la terre. J’écoute l’écureuil rêver au creux d’un arbre, l’improbable qui chante à portée de l’oreille, le vol d’un oiseau qui traverse le ciel. Avec mes quelques mots, je ne vais pas plus loin que le ruisseau d’en face. Je continue pourtant de rêver à la mer. J’échange l’innocence contre le vrai pardon.

Tout bouge dans l’immobilité. L’air se pique aux épines comme une vieille dame ravaudant l’espérance. Le vin des jours se répand sur la nappe du temps. Le ciel se déchire et laisse tomber sa pluie. La porcelaine du cœur finit par s’ébrécher. Le dos des pierres frissonne sous les pas des insectes. Des choses disparaissent sans cesse. Il en est de même de certaines phrases écrites la nuit. Il ne reste plus d’elles, au matin, que des grimaces taciturnes, des mots taiseux, des images aveugles. Je les entends se battre dans l’invisible qui nous cerne. Elles reviendront tantôt, en bulles, en pollen, en paroles. Les voix fanées au fond des poches retrouvent la sortie, la main quêteuse des muets.

Les chiens que l’on détache ne vont jamais plus loin que le bout de leur chaîne. Même leurs aboiements sentent la muselière et le fond de chenil. Le vent retourne comme une bêche les mottes bleues de la mer. Le vent y mouille ses souliers et marche sur les eaux. La pluie ronronne sur les toits. Tous les chats gris lui font la cour. Les oiseaux se promènent à l’envers pour écoper le ciel. Ça gazouille et s’égosille dans la grisaille du jour. J’ai une écharde dans la tête comme un vieux clou têtu. Sa pointe sort à la faveur d’un mot, d’une phrase, d’un rire. L’âme a changé de forme sur le duvet solaire.

Je saisis mon crayon comme on reprend la route. Au bout des premières lignes, un paysage monte, une image apparaît. Les arbres bougent comme un acteur muet dont le vent sait le texte. Je pose ma balance sur la ligne d’horizon, la neige d’un côté et le soleil de l’autre, le blanc du silence et la noirceur de l’encre. Comment bouger sans briser l’air ? Tant de lumière pénètre dans une seule goutte de pluie. Le ventre de la vie est gonflé de miracles. Le paysage commence sur la buée des vitres, au réveil du rêve, dans la mine d’un crayon, le poil d’un pinceau. Il continue dans l’air, les racines, les cheveux, des trous d’eau aux trous noirs, du délié des pierres à la béance sidérale. La route peut passer par le chas d’une aiguille, par le chat du voisin, par le pas d’un chevreuil. Le moindre signe de main fait bouger l’horizon. Le moindre vol de mouche transforme l’univers. Il ne faut pas désespérer. Quand les traits sont tirés, le temps corrige encore les brouillons à venir et laisse le hasard en ponctuer le sens.

Publié dans Prose

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Danièle 29/10/2007 00:40

Bouleversant..  Je ne trouve pas de mots en écho.. Sinon vous citer ceux de H.Miller :"L'homme ne communique pas avec les autres hommes par l'intermédiaire des mots....   Maintes et maintes fois, on repose un livre et l'on demeure sans voix. Parfois c'est parce que l'auteur semble "avoir tout dit"....  Je crois plutôt que ce soudain mutisme correspond à quelque chose de plus profond. C'est du silence que sont extraits les mots et c'est au silence qu'ils retournent, si l'on en a fait bon usage..."Bonsoir et Merci !