Sur un air de Bartok

Publié le par la freniere

Il est incroyable que si peu de lettres suffisent pour créer une bibliothèque. Les livres se parlent d’une étagère à l’autre. Shakespeare prête ses yeux à Homère. Le rire de Rabelais fait tomber quelques mots et trembler des jurons. Que peuvent bien se dire Neruda et Platon, Machiavel et Proust ? Je partirai sans dire adieu afin de revenir. Je veux qu’on m’enterre debout dans un livre, sans commencement ni fin.

La ligne d’horizon est une balançoire. Le vent y pousse l’espérance avec ses bras trop grands. J’invente des adresses pour les lettres perdues, un facteur d’orgue pour les mots, une grande enveloppe de nuages léchée par les oiseaux, ouverte par le temps. Lorsque les yeux s’égarent dans les détails, le regard s’allume ou s’éteint. Les poèmes étonneront toujours ceux qui ne savent pas voir. Parfois, la bête curieuse d’une image surgit à l’improviste, sans qu’on ait rien prévu, ni les mots ni le sens. Elle mord l’autre image que l’on peint de mémoire. Elle agrandit les parenthèses. Elle efface les lignes écrites auparavant. C’est comme un négatif qu’émulsionne le rêve.

De gros nuages gris zèbrent la peau du ciel annonçant de la neige. Il faudra ressortir les tuques et les foulards, tricoter sur la page des phrases plus serrées, rentrer les poules dans les œufs, le loup dans sa tanière, le cœur dans sa ouache. J’ai apporté mes premiers pas, mes premiers mots, mes premiers rêves. J’ai traîné jusqu’ici tous mes châteaux de sable. La mer afflue au bout de mon stylo avec ses vagues d’encre et ses voyelles de corail. J’ai congédié en moi le sceptique de service. Je relie la truelle au pigeon voyageur, la ruelle aux fougères, le vol des oiseaux au sillage des vagues. Un poisson nage entre les lignes.

La liberté étonnera toujours l’employé du mois, le porteur de valises, le héros de service. Je tonne avec l’orage. Je regarde le monde par l’œil du cyclone. J’époussette la route avec les pas perdus. Je caresse le ciel avec les bras des arbres. Il peut tomber des clous sur les planches de salut, j’en ferai un radeau. Je dévore du vent comme les poils d’un loup. Je me prive de pain pour un mot démodé, une colline chaude, un air de Bartok, une tache d’espoir sur la chaise esseulée. Je m’en remets à l’arbre pour comprendre le monde, au caillou, à la bête, au nuage qui pleure un cadavre d’étoile. Les ailes de l’oiseau portent l’espoir en équilibre.

Le travail est payant quand on y perd sa vie. Je préfère vivre pauvre. Le rêve ne protège de rien mais il nourrit l’espoir. On ne trouve pas l’éternité en remontant les montres. De la chenille au papillon, de la peur à la lumière, de la fleur au pollen, de l’os à la moelle, de l’hiver à l’été, de la racine au fruit, des voyelles aux images, du silence à l’aubade, de caresse en caresse, les hommes ont inventé l’étreinte. L’horizon ne se rebiffe pas sous le vol de l’oiseau. On ne nait pas poète, bandit d’honneur ou nomade, on le devient. Je ne meurs plus de soif une bouteille à la main. Je ne cherche plus le rêve dans une seringue sale. Il faut vaincre la mort à chaque lever du jour, trouver son âme à chaque pas, le sang des mots à chaque ligne.

 

Dans la maison du rêve, un gros camion vide les meubles. Les marchands ont pris toute la place, la nôtre. Ils éclaboussent la bonté de leurs automortelles. La beauté doit marcher dans les flaques, se réfugier en hâte dans les calvettes et les fossés. Il y a heureusement des mots qui contaminent le réel. Les poches pleines de rêves trouées par les voyelles et les yeux pleins d’images, je cherche l’horizon sous mon chapeau trop grand. Il y a longtemps que je roule sans permis. Je sillonne les rangs pour ne pas rentrer dans le rang. Il y a longtemps que je vis sans permis. Je sillonne les fleuves sur la Carte du Tendre pour apprendre à me perdre. Je pars à ma recherche dans les sorties de route. Mon rêve se prolonge dans les branches des arbres, les méandres du fleuve, les gros nuages bleus, les trous de siffleux, la course des chevreuils, le terrier des marmottes. Je pars à sa recherche dans les sorties de route, le vent des feuilles m’emportant sur une vague verte.

Les moyens de parler prolifèrent mais on dirait que les gens n’ont plus rien à se dire. Nous savons que nous sommes sans savoir qui nous sommes. Qui me rendra toutes ces années perdues entre les murs d’une école ? En attente d’un miracle, je suis un exilé dans l’embolie des choses. Le rêve s’est sauvé par la porte d’en arrière. Je saute la clôture avec lui. Je ne vais pas à dos de Dieu mais à dos d’orignal, avec mon sang peau rouge respirant la forêt. Je retrouve les mûres assis parmi les ronces, les talles de bleuets, les McIntosh piquées dans les pommiers sauvages. Complice des poèmes, une rivière m’attend avec ses grands bras d’eau qui retiennent les roches. La forêt change d’un arbre à l’autre comme on passe à la ligne.

Les fleurs montrent la route à celui qui se perd. Les mots font de la musique dans les objets courants. Ils transcendent les clous, les sacs de vieux fruits, les robinets qui fuient. Ils ouvrent l’appétit avec la clef des champs. J’abandonne les armes. J’abandonne les sous au profit des syllabes. J’ai l’étoffe d’un homme touché par le bonheur et pourtant ma chemise est trouée de partout. La rose n’a pas besoin de moi pour être rose mais j’ai besoin de son parfum pour me sentir en vie. Je resterai ce dupe nourrissant l’utopie avec le pain des mots. Même au milieu de l’hiver, je cherche un colibri sur le ventre des fleurs.

Publié dans Prose

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Danièle 08/11/2007 00:17

Bonsoir et merci pour vos mots à fleur de coeur qui nous griffent à fleur de peau...