L'escalier

Publié le par la freniere

Quand on veut descendre, on ne trouve que des marches qui montent. Il nous reste l’abîme. On s’accroche au silence par le crochet de l’encre. Le fil se casse. On se cherche dans l’oubli. Quand la mort viendra, elle ne trouvera personne, juste une mémoire absente dans la cendre des mots, des rides sans visage. Nous restons des oiseaux dans les branches du temps, des vers dans la pomme, des hommes qui se cherchent dans le néant du monde. On a perdu la rampe. On a raté chaque pas. On a manqué chaque marche. On a marqué chaque porte, chaque idée, chaque front du signe de $. Tout profit est une perte. Quand nous tuons le temps, nous mourons nous aussi, seconde par seconde. Il faut vivre le temps. Je me laisse dériver au milieu de mes phrases. Je ne sais où je vais. Ma main pense à voix haute sur la page où j’écris. Je dis ce que me dictent les choses qui m’entourent. Mes yeux parlent à voix basse dans la chair des images. Depuis que l’homme et les machines grandissent côte à côte, il me semble que le cœur a des battements d’acier.

J’ai gardé mes vieux bas, ma tuque et mon foulard en souvenir de ma mère. Elle tricotait sans cesse des mailles de tendresse, des kilomètres de laine pour réchauffer les âmes. Quand j’ai quitté l’école, je n’ai gardé que l’alphabet. Les consonnes et les voyelles me servent encore d’habits, de maison, de pays. J’ai gardé le rêve en guise d’espérance, le couteau sur la table pour partager le pain, le cœur sur la main, l’horizon sur l’épaule. J’ai gardé dans les yeux la couleur des framboises et l’ombre des barbottes dans la lumière du lac, les mariages d’oiseaux sur les fils électriques. J’ai gardé sur la peau l’odeur des bougrines dégouttant sur le sol, celle du poêle à bois et des bûches qui pètent. J’ai gardé dans la bouche la saveur de la sève entre les ormes et les érables, la gomme de résine entre les dents, la digestion des sucs entre la neige et l’eau d’avril.

J’ai planté un coin dans la souche du malheur, un verbe dans la bouche, un moignon de racine dans la poitrine de boue, un palpitant sous la ferraille. J’ai perçu dans la mousse le sourire du temps. C’est avant tout le pas qui génère l’écriture et détermine la parole. Avant d’être poète, il faut être piéton. Dans les arpents que le hasard nous lègue, il faut laisser toute la place à l’imaginaire. Chaque seconde touche à l’éternité. Il n’y a rien d’inanimé. Des liens se tissent constamment entre la chair et le bois, entre l’homme et la pierre. Tout est arborescence. L’oiseau est solidaire de la branche, la mer de la source, la chair des neurones et le sang des blessures. Quand quelqu’un pousse un cri, c’est la main qu’il faut tendre.

J’ai semé quelques fleurs dans un décor à la Zola, quelques rires d’enfant dans la gouaille de l’espoir. Je porte dans ma voix le chien maigre qui mange, l’érable qu’on écorce, la bête qu’on écorche, l’oiseau tombé du nid qu’on écrase du pied, l’amour du pauvre qui partage.  Les mots creusent dans l’absurde des ornières de sens, des strates de lumière sous les coutures du réel. Il faut se méfier des boites de Pandore dont on fixe le prix. Tout salaire est une monnaie de singe. Pour les honnêtes gens, il y a mille manières de nier son prochain, l’autre, l’étranger, le frère trop rebelle. Pour les bums de mon espèce, il y a mille manières d’aimer. Bien après l’incendie, les mots brûlent encore dans les cendres du poème. Il y a derrière chaque ombre un ciel qu’on ne voit pas.

J’ai quitté la banlieue et sa gangrène immobilière parsemée de parterres où l’hébétude se confond à la morosité des choses. Un enfant pleure en moi, un vieillard, peut-être. Une femme accouche dans mes phrases. La cicatrice est mince lorsque les mots se joignent aux lèvres des blessures. Il me fallait un fleuve, une montagne, un lopin d’herbes folles. Il me fallait un croc dans la tanière du loup. Il me fallait un trou dans le miroir du monde. Rêveur maladroit, si je n’ai pas changé le monde, je ne crois  pas l’avoir enlaidi davantage. Si je parle de liberté en amant bafoué, ce n’est pas pour en pleurer. Je cherche encore la perle roulant sur le béton comme un éclat de rire. Les traces de pas sur la neige trahissent la bête qui s’enfuit comme les mots sur la page. Je n’ai plus peur la nuit lorsque le rêve se cogne aux chaises. J’ajoute un couvert et j’ouvre la fenêtre aux oiseaux de passage.

Je n’ai plus l’âge de presser le pas. Arrivé les mains vides, je partirai de même. J’ai posé mes valises sous un toit qui prend l’eau. Je caresse du pied l’échine dorsale de la terre tatouée de lichen. Du bateau de papier au fil du cerf-volant, chez les enfants rebelles, la carapace du rêve ne cède pas une écaille aux corrosions du réel. Leur liberté têtue laisse rouiller les chaînes. Quand je vide mon sac, je garde le dehors comme une fenêtre ouverte. Je fais claquer ma langue dans la grogne des mots. J’écris ces lignes à l’eau de pluie sur le dos d’un rocher. La boue colle aux semelles des phrases déjà lourdes. Que reste-t-il de nous ? Cinq ou six gestes qui ont touché quelqu’un, une phrase qui s’efface sous le jaune des années, une écharde, un caillou, une lettre oubliée. Lutter contre la mort est une course perdue d’avance. Je ne tiens pas compte du temps. J’enfonce mon crayon dans le braquet des mots et j’écris en danseuse à l’écart du peloton. Entre la peur et l’espérance, le cœur de chaque homme joue les équilibristes.

Publié dans Prose

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colette 15/11/2007 08:14

marcher pour écrire écrire pour avancer

Danièle 13/11/2007 00:36

Il y a sur les rochers, des mots écrits à l'eau de mer.  Et quand l'encre de cette eau sera sèche, il restera le sel..