Bâtard d'un siècle que je n'ai pas choisi

Publié le par la freniere

Confrontés à la ville, mes poèmes ne seraient que des lambeaux d’affiches, des tags sans fluo sous le clinquant des choses, un rêve condamné à la soupe populaire, aux restaurants du cœur et au mépris marchand. J’écris loin des idées, des dogmes, des réclames, avec un brin de paille sur la buée de l’aube. Je suis le bâtard d’un siècle que je n’ai pas choisi. Atteindre un cimetière n’est pas une entreprise d’invalide, il faut d’abord vivre. Poings serrés dans les poches, je vais le ventre ouvert aux fleurs et l’espérance à dos dans un sac d’images. Je ne veux pas du flash des néons ni de l’éclair des spots mais d’un feu qui vaille la chandelle. Je ne veux pas d’une encre de fortune mais du sang, du lait, du sel, de la chaleur des bêtes, d’une sève de lumière dans les boutures noircies. Dans les champs de mines ou de pétrole, les hommes sont maudits par la douleur des plantes.

Quand la faim tourne en rond sous la ceinture du jour, il ne suffit pas d’écrire le mot pain. Il faut la mie du rêve sous la croute du réel. J’ai mon pays dans le papier, ma terre sous les mots. Je m’enroule de parole comme un caillou s’adosse aux falaises de l’herbe. Il ne faut pas laisser la liberté à la merci des portes, le hasard à la merci des chiffres, le temps à la merci des montres, le crâne blanc du jour à la merci des balles. Il faut du froid et de la faim pour allumer un feu. Il faut des larmes et des rides dans le silence du visage. Un arbre se souvient par la mémoire des racines. La ville étouffe dans les murs qu’elle multiplie sans cesse. Des hommes interchangeables s’y accommodent comme ils peuvent du jeu des apparences et des fausses promesses. Dans cette famille de robots, je suis un orphelin refusant l’adoption.

Les choses se mettent à vivre quand on regarde ailleurs. Les loups ne hurlent pas pour apprendre à chanter. Un arbre peut se passer de l’homme mais l’homme pour survivre a besoin de racines. L’oreille collée au sol, j’écoute les graines qui éclatent, le travail sourd des semences, la danse des insectes. Sous leur vêtement d’écorce, tous les arbres sont nus. Gorgés de pluie et soleil, les fruits prennent du ventre. La sève se parfume dans la gorge des fleurs. Toute l’eau du paysage inonde mes lunettes. Je voyage sans bagage sauf une armée de Bic, certains pour écrire et d’autres pour le feu.

Crucifiés par la haine, les hommes se sont fait de la croix qui les porte. La mort fait son chemin dès que la route commence à digérer nos pas. On n’entend plus le ciel dans un essaim d’oreilles. Les yeux mangent le feu. Les feuilles qui pourrissent, les racines qui meurent, les bourgeons qui s’éteignent, ont grandi avec nous. Les pieds dans la boue, les ronces, les barbelés, les tessons du massacre, il faut rester debout pour témoigner du cœur. La ligne d’horizon n’est pas une ligne de fuite. Le bout du monde n’est pas ailleurs. Il est ici dans la peau de l’espoir. Le plus loin du silence n’est pas au bout des lignes.

Les pieds de l’air se mêlent aux roches du ruisseau pour que chantent les rives. Tant que chaque matin inventera la rosée, je croirai aux miracles. Je ne parle pas du haut des marches. Je transporte avec moi le bois de chaque marche, le haut avec le bas, la rampe de fortune où s’agrippent les mains qu’on a dépossédées. Quand les genoux des mots se plient sur une page, ils redressent la voix, l’échine sonore du silence. Les boutons d’or éclatent au chemisier du sens. J’arrache l’os du monde à la gueule des chiens pour en refaire la chair, le duvet et les gestes. Je trouve dans le caché les vraies images du monde et le nom de chacun aux jets d’encre du je.

Je me souviens de tout mais comment y croire sans les mots pour le dire. Je vis avec si peu, une plume, une pelle, un quignon de musique, une baguette magique, avec ces images qu’on rature d’une manche sur les vitres embuées, ces mots dépenaillés usés jusqu’à la corde, la plainte cassée des voisins, la peau sèche des heures. Entre le bercement du fou et l’immobilité du sage, on réinvente comme on peut la langue des enfants. Il faut lever l’espoir sans lui briser l’échine. Contre mille dollars, je choisis une graine. J’en ferai mille pains. Contre mille morts, je choisis une seconde. J’en ferai mille vies.

Qu’il s’éloigne ou s’approche, se déroule ou se tende, le fil d’Ariane n’est que la ligne d’horizon, la main des mots sur le corps du silence. Sous les grands vents nocifs, les arbres anémiques en arriveront bientôt à manger leurs racines. Je mords dans la pierre pour retrouver la source. Je m’écorche les doigts aux ecchymoses en fleurs, aux blessures des plantes, aux droits de l’homme qu’on bafoue. Je marche sur la neige. J’entends crisser le ciel et ses morceaux de froid. Jetez-moi aux orties, aux ordures, aux déchets, je reviendrai toujours butiner les racines. Écrire est un travail d’abeille. Jetez-moi dans un panier de crabes, un nid de vipères, un champ de ruines, je reviendrai toujours sur le bout d’un pinceau dessiner l’infini, une graine de voyou où germe une fleur.


Il suffit qu’il neige pour changer de pays, d’espace, d’espérance. Il y a entre les arbres des poches de néant, un soleil sans ombre. Je ne cherche pas à obtenir des réponses. Je sculpte des questions en forme de framboises, de cailloux, de rosée. On n’entend pas la rumeur des abeilles dans la rose des sables. Je déchiffre du pied un plan de l’impossible. Je ne fréquente pas les dieux, les odieux, les dispendieux. Je cherche la chaleur dans le ventre des mots, le cœur du monde dans les miettes, les ressorts de matelas qu’on use par amour. Je cours comme un feu parmi les hommes de paille.

Publié dans Prose

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