La terre n'a pas fini de naître

Publié le par la freniere

Au cœur des favelas, la famine gargouille à la porte du ventre. La terre n’a pas fini de naître et on la tue déjà. Depuis des millénaires, on marche sur les os. Du silex à l’avion, n’avons-nous rien appris ? Sur les plages désertes, la pompe des nantis succède au dénuement. Ne laisserons-nous aux fleuves qu’une eau en mal de transparence, un poignard dans le dos de l’espoir, un masque à gaz en guise de visage ? J’aiguise avec mes lèvres le fil d’encre des mots. Il n’y a pas de bout du monde. Chaque étoile n’est qu’une étape sur la route infinie. Chaque pas est une marche en avant pour ne plus revenir.

Ali Baba est mort empalé par la foi. Il ne reste de lui que les quarante voleurs devenus gérants de banque. La caverne est murée. Son trésor est un leurre. Sur les routes balisées, on ne peut plus se perdre. C’est son âme qu’on cherche sous les carcasses des autos, les couleurs des affiches, la poudre d’or des mirages. Le goudron fume en vain sous un soleil de plomb. La chair tendre du rêve a blanchi comme un os. Les nuages tirent en vain les rênes de la pluie. Sous le galop de l’eau, le sable reste sec.

Gardien des anonymes, le vent balaie toujours la poussière des tombes. L’espoir pousse mal dans des cubes de béton, le carton-pâte des hlm, le plasma des écrans. Les fleurs à angle droit en perdent leur odeur. Sur les comptoirs des supermarchés, la cellophane efface la mémoire des bêtes. On ne s’arrête plus en route pour regarder le ciel mais pour noyer le delco, vérifier les bougies et graisser les soupapes. L’essence de l’être se perd dans celle des moteurs. Les néons des gaz-bar remplacent les points d’eau. Nous ne savons plus parler qu’à travers un écran. On laisse les marchands mettre le rêve à prix et les tireux de ficelles décider du bonheur.

On n’en finit jamais avec la monnaie de singe. C’est le chiendent de l’homme, le mauvais sang, le mauvais sort. Ne laisserons-nous qu’un vide en pourboire au néant ? Le proche et le lointain ont fini par se perdre sur un billet d’avion. On bâtit sans arrêt des ruines anticipées repoussant les sans grade au seuil des dépotoirs. Ils sèment des tomates dans les déchets toxiques. Leurs chiens sont des mutants de la race des mouettes. On ne va pas plus loin en jet qu’en sandales. Le bout du monde est sous nos pieds.

On abrutit l’espace à coups de pelles géante. On vide l’espérance, même le creux de la tête. On façonne le monde à l’image des cons. Les étagères à livres sont remplies d’ignorance. Tout pourrait être et ce n’est pas. Tous pourraient dire et se bâillonnent. Les vrais poètes se cachent parmi les invendus. Tous les vivants défilent au-dessus d’un abîme en décorant leur ombre d’un soleil factice. Pour les marchands de chanvre, le pendu n’est qu’une corde à l’arc du profit.

Chaque banque est un obstacle à la bonté possible. Chaque temple qu’on dresse est une prison de l’âme. Chaque autoroute rature le sens de la marche. On a bourré les bêtes de résidus chimiques. Pourquoi lire des poèmes quand on peut voir la mort en haute définition entre la soupe et le dessert ? Les hommes se divisent en affamés à mort ou en repus à vie. Je ne sais plus qui peut m’entendre. Je ne sais pas ce qui m’attend. Ma page trop souvent se remplit de virgules. Je voudrais faire d’un jet le trajet jusqu’au bout, faire crier les mots comme un loup pris au piège, faire craquer les jointures dans la main du silence. Je ne laisse plus parler la souffrance à ma place. J’aimerais pouvoir écrire : «tant de belles choses nous attendent», apporter de l’eau fraîche au moulin, redonner de l’air aux pneus crevés, plus long de fil aux cerfs-volants. Je vois à peine la lumière traverser l’horizon. Pour un visage ouvert à l’étonnement d’aimer, mille masques viennent cacher le rictus des hommes, mille soldats viennent cracher dans la soupe du cœur.

Il ne s’agit pas d’avaler des couleuvres mais d’aimer, donner l’espoir aux affamés du monde, aux éclopés du cœur, aux enfants du Sahel, aux fleuves mis en digue, aux bêtes mises en gage, aux rêves mis en gage pour un seul grain de riz, au ciel pris en otage. Je suis riche de tout ce qui me manque, de tout ce que j’ignore, de tout ce que je rêve. La senteur de la terre enivre mes neurones. Je veux être à la page ce que l’aube est aux fleurs, une rosée d’amour régénérant la vie, une matière enceinte de sa propre lumière, une torche de mots enflammant les embruns, un arc-en-ciel joignant les deux rives d’un fleuve. Chaque pas vers le ciel apporte un peu de pain aux mains vides du temps.

Publié dans Prose

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Daniele 27/11/2007 00:29

Un pain qui équitablement partagé aurait la saveur du gâteau..