Il n'y a pas de haine heureuse

Publié le par la freniere

L’arbre mange par les pieds. La terre respire par les arbres. Le ciel se nourrit par la respiration. La raison du profit a désaxé la terre. Il ne faut pas laisser la Bourse fixer le prix des choses ni la valeur marchande déterminer la vie. Il ne faut pas laisser traîner son espoir à l’église ni son âme à la banque. Elles en font des messes basses ou du papier monnaie. Il ne faut pas noyer le poisson dans le mercure des usines, étouffer les oiseaux dans l’oxyde de carbone, transformer la forêt en immense désert ni faire d’un jardin un dépotoir d’autos. Il n’y a pas de haine heureuse.

Les mots se battent contre mes dents. Ils voudraient s’immiscer au cœur de la douceur, tenir le ciel debout sur la langue, répondre à la forêt comme un sursaut de branche. Les taupes remontent à la surface pour mourir. Les oiseaux redescendent. Les hommes hésitent entre la cendre et l’humus, la gueule du vent et les bras verts du lichen. Propre à rien, sauf aux mots, à l’espérance, au cœur, chaque matin, je balaie le silence avec mon stylo. Je lis Émile à chaque soir. Son désespoir me donne espoir. Émile, c’est Cioran, bien sûr. Je le tutoie comme un ami. Je lui parle comme on parle aux nuages, à la nuit, à la pluie.

Ma main gauche se souvient de la texture du silex, ma peau du premier feu. Mes lèvres se rappellent du sourire de ma mère. Les coquillages ont pris la forme des oreilles pour écouter la mer. Ma route est devenue la page où s’égarent les mots. Je marche sous la pluie, ses petites pas d’eau fraîche, ses grands bras d’arrosoir, ses doigts de gouttes sur les cheveux du vent, sa main de vague sur l’épaule des collines. J’entends la foudre des images éclater sur la pierre. Pas besoin d’une poutre, il suffit d’un brin de paille pour retenir ouverte la paupière du monde. Il suffit d’un grain de sable pour inventer la plage, d’un sourire pour redonner au temps son visage d’enfant.

La pluie dessine une grosse larme sur la vitre, des rigoles sur le toit. Je continue d’apprendre les mots qui font grandir, les phrases donnant la main, les yeux ouvrant la porte, les pas qui font la route, le cœur gonflant le sang dans le réseau des veines. Je veux qu’on m’enterre entre deux phrases, dans ce vide qui me happe, cet immense trou de mémoire. Vivrais-je encore si je n’écrivais pas ? Chaque mot est un pain sur la famine immense de la page. Je quitte la prison comme un chat sort du sac. Entre deux mots, je deviens pluie, insecte, pierre, ténèbres ou lumière. Ma main est à la page ce que mon pied est à la route. Le noir de l’encre devient sève. Ses courbes font des fruits dans les jambages des voyelles, l’architecture des racines, l’enchevêtrement des mots, l’embranchement des images.

Il y a près de chez moi un moulin Lapierre. Évidement qu’on y moud l’orge avec la meule à pierre. Plus loin, Octave Boulanger pétrit le pain. Les noms parfois portent la chose et la fonction, la matière et l’idée, la farine et le pain. Ce qui importe est fragile, toujours au bord de se briser. Cela s’écrit sans gloire sans majuscules sans pardon. Cela se dit sans certitude sans commencement sans fin. Cela ne frappe jamais avant d’entrer. Je laisse monter en moi la mémoire invisible, les formes impossibles. Un livre sur la table laisse échapper l’orage. Le tonnerre gronde à chaque nouvelle page. J’attrape les éclairs dans le filet des mots. L’écriture est le contraire de la solitude. Je suis dans tout, avec tout, le devers et l’endroit. La main des mots protège la fontanelle du monde.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

lutin 01/12/2007 23:32

J'aime ce texte, vraiment, il ramène à l'origine du monde.lutine