Un cri d'oiseau

Publié le par la freniere

Les bêtes donnent une leçon aux humains. Elles naissent de plain-pied avec la vie. Elles vivent sans concession. Elles meurent à l’abri des regards. Le pire n’est pas plus à la fin qu’au début. J’ai quinze ans. J’ai cinq ans. Je regarde le monde avec des yeux d’enfant. Je guette le passage des fées dans le train des nuages, l’arrivée du soleil dans la gare du rêve. L’oiseau s’envolera. C’est écrit dans le ciel. Lorsque les pas s’arrêtent, la route continue. C’est écrit sur le sol. Les fleurs naissent et meurent le temps d’une saison. On ne naît pas intact. La blessure s’élargit au moindre signe de vie. Toute sa vie, on cherche le remède. Sans espoir, sans amour, on meurt sans renaître comme des fleurs de papier. Seul le définitif de mourir répond en écho à l’impératif de vivre. Chaque pli du visage est un refuge de lumière. Les rides sont des mots qu’on a laissés sans voix.

Il y en a qui brisent dès l’enfance les fines attaches de l’éternité. Leur vol est celui d’un faux bourdon. Ils ne connaîtront ni la sève ni le fruit ni le miel. Un cri d’oiseau, près de la fenêtre, est un lieu d’où l’on part. Un cri d’aube. Un chardonneret aveugle de trop aimer les ronces. Pour aller où ? Les nuages ne retiennent pas l’orage ni les arbres leurs feuilles. Quand j’écris, il y a une foule dans mes yeux mais je me trouve seul quand je tourne la page. Je reste comme un point qu’on n’ose pas poser, une phrase en suspens, un mot cherchant son sens, un chien rauque pourchassé par son maitre la mort, un arbre calciné au milieu de la neige.

La porcelaine prend forme dans un terrier de glaise. Mille petits animaux y fourbissent leurs dents. Le soleil se mêle aux parfums de la pierre. Le vent s’ébroue sur le sexe des fleurs. Un arc-en-ciel de chlorophylle se dresse entre les fruits. Le ciel se renverse dans le délire de l’aube, le vertige de l’eau, les vestiges du temps : vieilles souches, ossements de craie, petites fleurs séchées. Rien ne distrait l’abeille de la mémoire du pollen, l’eau fraîche de l’amphore, la cigale du chant, le tournesol du soleil. La mer pousse sans arrêt ses larmes sur la plage, ses larves, ses épaves. Un mince filet d’air nous cache l’infini. Il faudra déchirer la tenture des pluies, la pelure du froid et la toison du vent.

L’eau bouge sous la glace. Une pierre sur un puits n’assèche pas la nappe. Une source clapote dans le ventre des morts. Une lampe verte s’allume sous le givre. Mille germinations survivent à la neige. L’appétit des racines éclate sous l’écorce. La lumière ronge l’ombre comme le vent mord le roc. Les morts et les vivants se partagent l’espoir. Les rêves se relaient de la cave au grenier, de la graine à l’oiseau, de la parole au geste. Le soleil caresse le froissis de la neige. Le nord et le sud changent de pôle. Le dehors et le dedans se mêlent. Le proche et le lointain échangent leur savoir. Les yeux des morts veillent sous leurs paupières closes, confondant pour toujours la lumière de nuit avec l’ombre du jour. Le miel de la terre a la couleur des abeilles.

La neige habille le paysage d’une nouvelle peau. Le froid bafouille à la fenêtre. Un écureuil court sur un tapis de larmes blanches, en quête d’un morceau d’été. Un renard se profile dans l’ombrage des pins. Un pic de montagne ne sera plus tantôt qu’un paquet de plumes. Où vont mes mots, mes phrases, mes silences, sinon au recueillement. J’écris. C’est le sang de ma mère qui fait battre la page. Je suis comme une taupe inventant sa lumière dans un tunnel d’ombres, un isotope d’air dans l’asphyxie du monde. Sans cesse, de petites bêtes éclosent dans l’humus de l’encre. Un sol verbal recouvre le chemin. Je marche avec des mots sans savoir où je vais. Je m’exprime moins que je n’imprime un mouvement de départ, une inlassable marche. Si la parole appartient à tous, seul le silence appartient à chacun. Toutes les langues partagent la même soif.

Publié dans Prose

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Idothée 02/12/2007 16:44

Je viens te lire souvent. je m'aperçois que je ne laisse jamais de commentaires (trop habituée à te lire aussi ailleurs ?)Et puis aussi, souvent, quoi dire ?Ce texte est fort , "toutes les langues partagent la même soif", me frappe particulièrement-