La corrosion de l'âme

Publié le par la freniere

Le code civil ne connaît pas le désordre des fleurs. Il ne reconnaît pas la courbe des caresses. Les arbres ont-ils le droit de plaider en justice, les rivières de couler sans qu’on bâillonne leurs vagues, les enfants de crier sans jouer à la guerre ? Il est difficile d’aimer les hommes qui saccagent la terre et pillent les jardins. Il est difficile d’aimer les prêtres, les soldats, les banquiers. Il est difficile de pardonner aux hommes qui affament les hommes, de tendre l’autre joue pour le baiser de Judas. Il est difficile de prier dans la cathédrale des marchands. Ça pue le fric et le clinquant. Il est difficile d’aimer les hommes tuant l’air qu’ils respirent et crevant l’œuf de l’espoir. Ils ont coté en Bourse jusqu’à la couche d’ozone, les embryons, les graines, les cellules nerveuses, les derniers mots d’amour.
La corrosion de l’âme pervertit le robot. Le temps n’est plus que l’écoulement du fric dans le ventre des banques. Le tintement des monnaies sert de réveille-matin. La terre se remplit de poisons comme un mort en sursis. Les vautours planent en bandes au-dessus des déserts. L’argent est un artifice tout comme l’abstraction. Je suis là dans les plantes, sous la coquille des œufs, dans les cristaux de neige, dans les bêtes et les hommes. Je suis là dans les mots, les limailles sur l’aimant, la sève des érables, sous la pelure des pommes. Je suis là dans la parole exsangue, les lèvres des blessures, la foudre de l’orage. Je suis là dans le monde comme un ruisseau perdu parmi les herbes folles. Je décortique les ténèbres pour trouver la lumière. Je la dépouille du réel. Le rêve a le goût d’une amande.
Je chatouille la page avec des pattes de mouche. Je refais le voyage de l’étoile au caillou, de la source au nuage, du pollen à la ruche, de l’utérus aux mots. Acharné à la tâche, rongé de solitude, j’écris sur de petits carnets des phrases noircies d’encre. Je jette sur la neige une poignée de rêves. Je réapprends à naître. Je cherche la bonté que l’enfance abandonne pour devenir adulte. Les arbres ne parlent pas des arbres, ils font chanter la sève. Le fil du rabot ne parle pas de fer, il fait chanter le rêve en chantournant le bois. Quand la mer divague, elle fait chanter la grève. Quand je parle des mots, je ne parle pas de l’encre, je fais chanter la vie dans le cœur du silence.
La voix est un vêtement de pauvre. C’est par miracle qu’elle tient chaud. C’est la manière de dire qui cogne ou qui caresse, qui brise les jouets ou fait lever le pain. Écrire est une façon de redonner la vie, de rire ou de pleurer, de faire de la musique sans toucher d’instrument. Quand fleurissent les images dans le verger des pages, la phrase est comme un cerisier mangé par les moineaux. Les grandes mains de l’ombre y cueillent la lumière. Le brin d’herbe chante. Il suffit d’écouter. Je veux écrire comme la pluie que la terre vient boire.
Je n’imagine pas les morts en termes de riches ou de pauvres. Devant la mort, il n’y a plus d’argent ni de gloire. Après la mort, il n’y a plus la peur qui engendre les dieux et les vendeurs d’espoir. C’est l’apanage des vivants de refuser l’amour. Lorsque j’ai faim, j’écoute la musique. Ça ne tient pas au corps mais sustente le cœur. Dans ce monde marchand, tout s’oppose à ce qui veut aimer. On propose à la vie un semblant de confort, un semblant de visage, un semblant d’abondance à l’espérance du cœur.
Il neige depuis deux jours. J’entends les loups qui se rapprochent. J’entends les coyotes hurler. J’entends les os des arbres qui craquent de partout. Un linceul de neige a recouvert le sol. Impossible de savoir où commence la route, où mène l’horizon, où finissent les pas. Une immense blancheur réunit les vivants et les morts. La tête des érables se change en capuchon, le bout des branches en mitaines, les gouttières en glaçons. Le rêve a mis sa tuque, ses raquettes en babiche, sa vieille canadienne aux poches remplies d’encre. La buée des chevreuils déforme les images. Pour déneiger la page, je dois souffler sans cesse sur l’engelure des mots. Le vent est comme un chien qui tire sur sa laisse. J’ai beau lancé des os, il ne rapporte rien d’autre qu’un froid de canard.
Je laisse sur la page une mangeoire d’oiseau, un peu d’eau sur la table, des allumettes pour le cœur, une larme de joie sur la joue d’un biscuit. Il m’arrive de retenir le ciel avec le bras des mots comme un enfant retient la neige au bout de son regard. Je n’en finirai pas d’apprendre à lire. Il y a des contes merveilleux dans chaque flocon de neige, chaque ruisseau qui chante, des montagnes de bonté où j’apprends l’escalade. Les fées de l’écriture n’humilient pas les illettrés. Quand on dort, le lit est toujours un berceau. Les hommes ne dorment jamais. Ils sont trop occuper à compter les heures. Ils laissent leur enfance s’endormir à leur place.
Avec le temps, on ne retrouve jamais chez les fillettes la berceuse de poupées, seulement leur assassin. Je n’ai jamais tracé aucune route. J’avance à tâtons, au hasard des mots, des images, des vents. La bêche qui s’éveille, le chagrin d’un oiseau, la saveur du pain, l’affolement des boussoles m’indiquent le chemin. Je creuse des tunnels sous la neige comme les bêtes affamées et les enfants curieux. Je mêle ma prière à l’âpreté des pierres, à la sève des arbres, au pas des vagabonds, à la musique des Gitans. Je recueille les mots dans la paille des nids, les ossements d’oiseau, les herbes inconnues.
J’ai appris très jeune à caresser la mort, l’embrasser sur la joue, en faire une complice. Je bois le suc des instants avec plus d’appétit. J’ai appris à humer l’herbe fraîche, l’odeur des mousses et des écorces. L’amour qu’on rejette fait de nous des infirmes. Les fleurs croissent ou dépérissent selon qu’on les arrose ou les délaisse. En écrivant, je donne à voir. Je donne à boire aux bouches qui ont soif. Mes mots doivent tout aux ornières des routes, aux vagues des rivières, aux rides des visages. Lorsque la nuit prend du volume, je n’ose pas sortir sans poème à la main. C’est comme une bougie affrontant le grand vent, un petit pas d’enfant dans la steppe neigeuse.
Ce matin, la neige a peur du passage des souffleuses. J’ai froid pour les plantes gelées, les fourmis endormies sous l’humus, la peau glacée du lac. Le café rêve dans la tasse. J’écris avec son arôme, les ronflements du poêle, l’absence de soleil. On a beau tendre la main de la bonté, on la refuse ou on la tord. On lui écrase les phalanges. Elle ne tient pas un portefeuille mais un peu de lumière. Les mots se sont enroulés un à un sur mon cœur. Je dois sans cesse dérouler le fil, faire et défaire les mailles. Je pourrais vivre n’importe où, sur une île déserte, l’entrepôt vide du cœur, le baluchon d’un rêve, un simple nid de pierre.
Il fait si froid. Les mots se serrent les uns contre les autres. Leurs images sont de givre. Je dois écrire au pic à glace dans le magma du gel. Des bûches flambent dans mon cœur. Je m’enroule autour de sa chaleur. Il me suffit d’un rien pour abolir les frontières, faire lever l’impossible, tordre le cou de l’invivable. Il y a tant d’immense dans les petites choses, tant de mots dans un geste. La neige a tout repeint, effacer les feuilles mortes, les rigoles, la résidence des insectes. Je ramasse les bûches une à une. La sciure se mélange à la dentelle de l’encre, la farine à la neige. Le silence de la nuit est une étrange lumière, un chantier d’ombre pure. C’est ici que j’écris, très loin de la littérature que l’on fait à la ville. Chaque jour une petite phrase dans l’immense aventure, quelques voyelles de plus pour ne pas perdre pied.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Daniele 09/12/2007 23:34

Ecrire et encore écrire.. Dans le chaud et dans le froid..Jusqu'à ce que l'encre sèche, juqu'à ce que l'encre gèle..

lam 09/12/2007 12:45

des mots comme la nature immense , le trappeur de la vie beauté comme un miroir sans chemin ou alors celui des migrations intimes comme sur la piste du bouvreuil et simplement le voir , à l'orée , lui faire le signe de reconnaissance être la pie qui chantonne et fondre avec le printemps , est il besoin de ville quand tout est contenu , je ne le crois pas sauf à casser la solitude et en belle poignée de main rejoindre l'humain en coudée franche

colette 09/12/2007 10:58

et tes mots "se déroulent un à un dans nos coeurs"merci Jean-Marc

Myriam 08/12/2007 10:49

Ma bouche, assoiffée, vient souvent ici s'abreuver, prendre à plein bec ces flots de neige, d'herbe fraîche, de fourmis assoupies, régulièrement regurgités, taillés, patinés. N'écris pas ailleurs, la littérature de ville ne coule pas, statue de pierre sans coeur, sueur, ardeur.Que ton poële continue à nous réchauffer jusqu'aux os.