Contemporain

Publié le par la freniere

Si je peux vivre privé d’or, je ne peux vivre privé d’encre. Je ne sais pas comment font ceux qui ne lisent pas. Il me faut la nourriture des mots. On ne peut pas passer sa vie sans âme. Ça peut toujours aller pour travailler, faire des affaires, compter des chiffres. Mais pour vivre ? Mais pour aimer ? La joie et la douleur se tiennent par la main. Le temps est comme une nappe pliée en quatre. Il restera des plis quand on mettra la table. Il restera des plis pour retenir les miettes. Contemporain du premier homme, du premier feu, du premier mot, je continue la phrase. J’écrirai sur mon propre cadavre.

On ne remplace pas la faiblesse des mots par la force des chiens. On ne remplace pas le jeu par le travail, la danse par la marche, la course dans les champs par un tableau d’école, la source par l’écran. On ne remplace pas la faim par l’abondance, la soif par le vin. Il y a toute une distance à traverser de la phrase à la page, un abîme, une rivière, un fleuve. Ce n’est pas comme la fleur et le fruit, le souffle dans la voix. Au moins sur la page, il n’y a pas de loyer à payer, de moteurs à réparer, seulement de l’encre à faire chanter.

Je regarde les hommes dans la foule. Ils vont d’un point à l’autre, de rien à rien, mangés par la vitesse. Il leur manque un visage. Il leur manque le corps. Il n’y a plus que leurs habits, leur portable et leur attaché-case. Une ligne dans le désert. Une danse sans jambes. Des chiffres dans la tête. Je commence à écrire par une goutte, une paille, un caillou, et puis, sans savoir comment, je tombe d’une montagne. Le fil magique se casse. Je cherche. Je titube, de la névrose des fougères jusqu’aux sanglantes biopsies, du premier na d’enfant au râle du vieillard. Il suffit d’une maille pour réchauffer le cœur dans la laine des foules. L’important n’est pas ce que l’on voit mais le regard qu’on y pose. Ce n’est pas le fusil qui fait chanter l’oiseau. Ce n’est pas la chaise qui tient l’homme debout. Je prie quand le grillon se tait, remerciant la lumière d’accompagner la nuit.

Il fait froid. Il fait noir. Il pousse des mégots dans le gosier du chant. Je suis las du Dieu Dollar, des magnats du pétrole, des vendeurs d’assurances, des prêcheurs de profit. Ils ne m’auront pas à l’usure, ni ma peau ni ma voix. J’ai choisi la paillasse, le sac à sentiments, la besace du rêve. Personne ne me lavera les pieds, sauf la langue d’un loup. Quand je roule un grain de sable entre mes doigts, il y reste une vague, un éclat de mer, la naissance d’une île. Ce qui se perd quelque part, et dont ma chair garde la trace, j’en fais mon pain et ma mémoire, le flux et le reflux. Tant qu’un peu de chair s’attache à l’os du silence, des bourgeons vont éclore, un moineau sous ma chemise réchauffera mon cœur. J’écris entre le plus et le moins, ce qui sape l’espoir ou répare la vie. Qui sait vraiment ce que l’éclair veut dire, ce que trame la sève, de quels pas sur la route surgiront les ornières ? Le même sang réchauffe le chasseur et la proie.

Il y a trop d’épines, trop de nœuds, trop d’échardes dans le bois de ma vie, trop de cendre occupée à étouffer la braise. Les chaussettes du temps se couvrent de moutons. La vie s’enfuit dans la poussière des poches, une perle oubliée, le mot      que j’ai perdu sur le bout de la langue. Je ramasse à grands traits les lambeaux de ma tête dans un charnier d’oiseaux. Je passe les voyelles dans le tamis des mains. Je viens de loin pour aller où. Dans un couloir d’hôpital j’en appelle aux chevreuils, aux cris des loups, aux ailes des mésanges. J’en appelle simplement au sens humain de l’homme, au feu pour la cuisine, aux doigts d’une caresse venue du fond des âges, au rêve des bourgeons dans le sommeil des sèves, aux bras coupés des mots qui retiennent la vie, à la lumière des gouttes d’eau.

Chaque pas qui s’arrête est comme une phrase qui hésite, le crayon d’une abeille raturant le pollen. La solidité du bois est faire de douceur, celle du roc de méditation, celle de l’eau plus légère que la vie. La pluie qui tombe, ma parole s’y confond. Elle brumasse neigeuse sur le seuil des portes, le revers des fenêtres, le vol des oiseaux. Quand le soleil brille, les ombres sortent sans comprendre. Je voudrais m’immiscer de la feuille à la fleur, mais la sève refuse qu’on lui prenne la main. Je n’attends rien. Je cherche à comprendre. Je croyais écrire pour les murs, les souliers, les cailloux, baver des mots sur nos blessures, donner aux choses un goût de lèvres, et pourtant, quelque part, des inconnus me lisent.

Me voilà revenu. Le ciel est à la neige, l’aubépine au soleil. Mon loup me tend sa patte, un bonhomme de neige ses moitiés de moignons. La lune s’effiloche comme une fanfare de soie. La boîte aux lettres est pleine mais les mots sont mouillés. Ils flottent sur la neige en oubliant leur sens. Je regarde la brume traverser les glaçons. Qui dit regard dit lumière. Je vois soudain plus loin par l’œil d’une cicatrice. Il n’est d’amour que fidèle à la détresse du monde.

Publié dans Prose

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