La lettre (France)

Publié le par la freniere

J'écris depuis l'intérieur de l'enveloppe.
Les mots ne sont lisibles que les yeux fermés, ou bien il faut faire un
pas jusqu'à un peu plus tard.
Mais c'est juste mon avis. Peut-être, vous savez lire tout le temps.
Moi, ça dépend.

L'enveloppe m'ouvre.

"Chère vie.
Demain, j'ai tout mon temps pour nous retrouver. Aujourd'hui, je t'écris
et j'essaye de trouver ton nom pour que cette lettre me parvienne..."

J'ai compris.
Le corps d'une lettre coud des absences, colle les distances l'une sur
l'autre.
Cette lettre fut un homme.
Il habitait dans les traces de pas sur les plafonds.

Je suis ses paumes évanouies, l'orbe de son corps cassé.
Je suis peut-être son souvenir dans vos têtes, visage imprécis,
ondulations écartées. Je reste à inventer.

Je suis un peu moi.

Je passe à l'intérieur de l'enveloppe. J'ai oublié l'adresse de l'encre.
Je prends une couleur au hasard dans le temps.
Doucement, je me laisse guider par les mains que je serai.

"... Hier nous a écrit ce matin. Il paraît que tout va bien chez moi. Il
est un peu distrait, il ne se souvient plus de combien tu es..."

Je regarde mon reflet dans l'enveloppe.
Les mots à l'envers se contempleront en arrière.

Il fut un temps où je ne serai pas recouvert par tout ça.

Est ce que vous me souvenez ?
Dans quel ordre étaient les choses, déjà ?
Ah oui, autour de ma voix, tournait mon visage.
Est-ce qu'ici, on peut être tout soi en même temps ?
Ou ça ne se fait pas ?

Poliment, je reste éparpillé en quelques morceaux, très peu, au cas où.

J'écrivais des voix avec mon visage sur la feuille.

"... Je préfère demain. Lui, il est drôle. Souvent il invente des
blagues et je me retrouve à l'endroit d'où je suis parti, mais ce n'est
plus moi..."

Un jour, les arbres m'écrivaient à travers mes plis.
Quelque chose venait voler la mort dans mes poches, la remplaçait par
des petits cris pliés.

Oui, je m'en souviens, ça se passait pas plus tard qu'en ce moment.

Un éclair vient me prendre et me rassembler
Le temps d'un grand instant.

Ces encres dressées comme des pierres.
La nuit viendra trembler en elles.
Elle est venue déjà, mais c'était en plein jour et elle est passée
inaperçue.

Mais elle m'a laissé mes coordonnées.

"... Chère vie, il faut que je te laisse, maintenant, car je me suis
oublié. Aujourd'hui, je me souviens juste de qui je ne suis pas. C'est
déjà pas mal. Merci de me dire qui je suis dans ma réponse"

J'étais cette enveloppe qui cherchera mes mots

Aujourd'hui, j'ai reçu une lettre.
Calmement, je me suis ouvert

Stéphane Méliade

 

Publié dans Poésie du monde

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Commenter cet article

jms 12/12/2007 23:16

"Le corps d'une lettre coud des absences", Splendide ! Merci Jean-Marc, ce texte est d´une puissance et d´une fulgurance rare, merci d´être cet «entremetteur» qui nous ouvre à tant de diversité. Jms

thomas 12/12/2007 17:34

Doux et cruel. Touchant...

Ile Eniger 12/12/2007 16:46

Ouh là là ! du grand art. Un bonheur de lire ce poème. Merci.