La courbe du monde

Publié le par la freniere

La belle courbe du monde contredira toujours l’échine des comptables. Un jour, peut-être, nous n’aurons plus aux mains que des fusils brisés. La vraie chaleur du pain remplacera les salaires. La gloire des béquilles ne donne pas de feuilles. Trop de voix se sont tues au centre de l’épi. Il faut reprendre la moisson sans chercher à la vendre. Ma voix s’installe au bord du dénuement avec ses mots fruitiers. Il y a des mots qui s’écrivent la nuit, à l’aveuglette. D’autres ont besoin de la lumière de l’âme, d’un rayon de soleil ou d’un crayon de couleur. Ils mettent dans le cœur un monde moins cruel. Je ne veux plus de phrases qui viennent de la tête, de l’arc-en-ciel des néons et son orgueil de paon. Mes mots viennent d’eux-mêmes se poser sur la page comme le sourire des fruits à la bouche des fleurs. Je presse dans un mot les miettes avec le pain, les branches avec le nid, les œufs avec le ciel, le délire des guêpes autour des noisetiers, la motte la plus épaisse et la mince rosée. Quand le bonheur trébuche sur les pas d’une rose, il se relève épine protégeant le bonheur.

Trop de baisers se heurtent aux bouches d’égout, trop de caresses aux clous. J’apporte la montagne dans un tout petit mot, des virgules d’insectes écorchant les ténèbres, un panier de musique où brillent des raisins. Je forge du soleil avec des clous de nuit. J’aromatise ma maison avec du clou de girofle, une poignée de mots, une piqure de guêpe sur la cuisse d’un meuble. Mes os fleurissent sous l’arrosoir des caresses. Je renais chaque jour dans un lit de lin vert. Les plumes des oiseaux me servent de sandales, le premier feu jailli de silex et d’amphore, le premier mot écrit de route vers le ciel. J’entends rire ma mère. Elle vit sous le printemps, au cœur d’un pommier, dans la peau d’un enfant que porte mon enfant. Je tisse l’espérance avec des trous dans le mur, des balles qui s’enrayent, des chiffres qui se perdent entre deux métaphores, des étoiles qui naissent entre deux météores.

Sur le pétrin des notes, la musique boulange la farine des sons. Sur le bord de la rive, certains galets en forme d’aile se prolongent en oiseaux. Des brindilles interrogent la liberté du vent. Sur la charrette de fumier, la fourche du soleil laisse entrevoir des fleurs. Tout peut naître de rien, d’une goutte de salive sur le sable des lèvres, d’un peu d’eau sur la pierre, d’une étincelle sur la neige, d’un regard dans la boue qui relève la tête, de la morsure d’un insecte dans la chair de l’épi, d’un bracelet de piments au poignet de la faim. Des pas d’enfant éclairent la poussière sans réveiller les monstres. Parmi la solitude et la morsure des choses, des mots se lèvent pour aimer. Des mots refont l’ivoire parmi les dents cariées. D’autres jouent à la balle avec un grain de sable parlent à voix basse avec un scarabée, font lever des caresses dans la terre des doigts. Ils percent comme une dent la gencive du rêve et meublent de sourires une maison de larmes. La bouche d’une fleur observe le désert et lui donne ses lèvres.

Publié dans Prose

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