Le temps des cerises

Publié le par la freniere

Il n’est plus nécessaire d’interdire l’amour. Tout le monde s’en fout. Les écrans veillent du haut des miradors. On a beau compter les semaines à l’envers, tout le monde vieillit plus vite malgré les apparences. On naît déjà vieillard sans connaître l’enfance. On reconstruit les corps comme on repeint les masques. Une chair de plastique adhère aux squelettes. On rapaille ce qu’on peut de l’alphabet du monde, un vieux morceau de lune au milieu des bouteilles, un cœur sur une affiche qui clignote à moitié, un sachet d’amertume parmi les épluchures, la peau collée sur une gâchette, un doigt coupé avec sa bague, un doute qui scintille sur les écailles des poissons, les mêmes vieux brins d’herbe qui s’accrochent au bitume, le floc d’un galet dans une mare de boue. Cachés dans les remises, on répare en secret la mécanique du cœur et les jeux de marelle. On se souvient à peine. On cherche la parole sous le bruit des radios, la vraie couleur du monde sous le vernis des lois, la chair encore fraîche d’un enfant au bord d’un dépotoir. On cherche sous la pluie le sens du mot frère, la phrase interrompue par le cri des sirènes, une phrase figée sur le givre des lèvres. On ne sait plus vraiment quand elle a commencé ni pour qui elle parlait. Même la mort nous est volée. La tombe refermée, il ne reste plus rien, à peine quelques larmes pour payer l’enterrement.

On regarde les ruines alentour, les fourmis contournant le napalm, les longues traces d’huile, la charrette affaissée sous le poids du remords, les pattes de mouche engluées sur la page. On regarde la pluie. On regarde ailleurs. La fente d’un guichet se prend pour un sourire. Les bouts de phrases se perdent au fond des verres, au bout des lèvres, au fond des ans, au bord des larmes. Les masques tombent découvrant d’autres masques, des masques plus aveugles. Où sont passés les vrais visages, les gestes au bout des mains qui partageaient le pain, les lèvres au bout des mots qui savaient embrasser ? Nous ne savons plus du temps que le prix des cerises et le poids du bétail. Les saisons fluctuent comme les cotes de la Bourse. Les heures passent comme un acquittement sur le comptoir des banques. Que s’est-il donc passé ? Il n’y a plus au jardin qu’une poignée de pétales, des tiges desséchées, un sentier de ronces que désertent les fraises. Nous ne savons plus lire la parole des herbes, la danse des nuages, le bel or des visages. Nous ne savons plus souffler pour réchauffer les doigts. Nous ne savons plus aimer. Nous, qui ne sommes même pas morts, cherchons la vie où elle n’est pas.

Publié dans Prose

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gmc 15/12/2007 22:21

"Nous, qui ne sommes même pas morts, cherchons la vie où elle n’est pas."