De leurs yeux latéraux

Publié le par la freniere

Le vert de l’herbe attend le départ de la neige. La terre refait ses nids, feuille à feuille, branche à branche. L’ombre durcit au cœur de l’arbre. Un ruisseau chante sous la pluie. La chair n’est plus triste et lire est comme l’eau qui déforme la gourde. J’y bois à même la soif des airs de lilas, de Lulli, de Coltrane. Les oiseaux grimpent de branche en branche comme si les arbres n’avaient jamais de fin. Ils portent vers le ciel l’espoir des racines. Ils disent aux nuages la soif de la terre. Ils signent l’horizon de leurs yeux latéraux. La musique apaise la souffrance de l’air. Les choses parlent entre mes mains. La plus humble lumière réconforte mon ombre.

Quand on jette la pierre, je suis celui qui la ramasse. Les mots jappent comme un chien dans le chenil de ma gueule. Tout me sert pour écrire, un clou tombé de ma poche tout en haut de l’échelle, le croissant du matin, un pot de terre ébréché, un vieux jouet de bois oublié dans un coffre, un espoir, une attente, un trou dans la semelle d’un soulier, un insecte ventre en l’air sur le poil du tapis, l’acidité des mûres, le parfum de la menthe, un coquillage bleu au bord de quelle mer, au bout de quelle vague, une tache de lait sur le plancher des vaches, une clef sur le sol, une parenthèse enceinte de la lumière des mots. Chaque arbre est une église. Chaque feuille est un Dieu. Chaque grain de sable en prière remercie la marée. Chaque flocon de neige doit rejoindre les autres. Toutes les cendres tâtonnent vers un feu qui s’allume. Les grandes oreilles du saule font rire les ramiers.

Les hommes ne voient plus la grandeur végétale, la vérité des pierres, la sagesse du vent. Ils rapetissent leur âme sous le poids des paperasses. Je reste émerveillé par un ventre de femme, la force d’une main, les dentelles de pluie sur la cuisse des arbres. J’ai la mémoire qui hésite. Étais-je un grain de sable, la chaleur du simoun, la lave d’un volcan, un éclat de silex, un petit pas d’insecte, un atome de neige remontant l’Amazone ? De petits pois en macédoine, de la graine à la cosse, de la racine au fruit, je refais le jardin sur un flocon de neige, sur l’humus des pierres, sur l’humide et le sec. Je dessine sur le vent des oiseaux de musique. Je fais battre le cœur dans une goutte de pluie. L’air voyage dans les arbres. J’y reforme l’écorce avec les souffles épars. Un grillon s’époumone entre mes cordes vocales.

Je ne veux pas d’un train qui ne va qu’en banlieue, d’un chemin sans ronces, d’un arbre sans racines. Les dernières nouvelles ne m’intéressent plus mais celles du chiffon qu’on agite à la fenêtre, les pieds qui traînent sur les marches, les pies qui volent pour voler, la rumeur d’un fantôme derrièrela cloison, le souffle des mésanges qui réchauffe la neige. Les mains qui n’ont pas honte savent partager le pain. Les hommes font trop de bruit. Il faut parler trop fort et crier me dégoûte. J’aimerais mieux chanter comme un fil de salive, une vague de ruisseau, l’archet d’une abeille sur un violon en fleur, des perles d’eau sur un iris.

Les ronces me sont plus chères que les roses. Je reconnais l’amour sous leur tendresse bourrue. Dès le passage de l’ombre, la lumière se reforme. On a beau casser des vitres, dresser des murs, fermer les portes, le paysage, goutte à goutte, se recompose sous la pluie. Le grand visage du ciel a rasé ses nuages. Il y a des poils d’eau partout sur l’évier de la terre. Le vent grignote le temps sur l’émail des pierres, la porcelaine du givre, les écorces durcies sur la paume des arbres. La vie est un bouquet qui ne se fane pas. Il se refait sans cesse, tige à tige, bras sous bras. Les gestes des pétales redessinent la fleur. Celle qui ne vient plus, je l’attendrai toujours jusqu’au dernier hoquet. Je l’attendrai toujours avec celle qui vient. Il faut regarder sans masque pour reconnaître la lumière. Je vois des libellules au milieu de l’hiver, tout l’univers dans un pas. Sur la page où j’écris une haleine de feu embrase le silence. Malgré le vent, le froid, un papillon se pose sur l’épaule des mots.

Dans la grange aux paroles, il a fallu des Y de cèdre pour soutenir le toit, des clous de forge, des phrases en forme d’étais, des virgules à charpente sous la charpie du foin, des colombages gossés à même la salive, des mots en échiquette dans la tristesse du bois. La parole est un chat qui se frotte à ma jambe. Je le caresse un peu pour retrouver les mots. Je glisse entre les lignes une pelote d’images. Ça écrit de partout. Le clocher d’une église est la pointe d’un crayon. Le ciel en est la page. Le vent courbe les phrases. Elles avancent en tirant la jambe de côté. Sur le vieux banc de pierre, il m’arrive de m’asseoir à côté de ma vie. On cause tous les deux. On parle de la mort comme des morts entre eux se parlent de la vie. Les meilleurs d’entre nous n’ont pas appris les larmes mais le pain qu’on partage. Les moins bons s’en étonnent.

Ce que l’on ne voit pas laisse des traces dans les mots. En grimpant d’un étage, ma voix a retrouvé la hauteur de sa bouche. Malgré les nuits d’hiver, les bruits divers, le froid des oreillers, le rêve se réveille dans un doux bruit de laine. Les feuilles m’ont appris les premiers mots de l’arbre. Je peux maintenant nommer l’espace entre les branches, la douceur de la sève, l’entêtement des racines. Je me retrouve en moi sur le dos d’un oiseau. Je me retrouve en tous au milieu des forêts. Au rez-de-chaussée du cœur, je touche l’horizon en ouvrant la fenêtre. J’entends le chant du coq dans la coquille de l’aube.

Publié dans Prose

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