Les perles des dictées

Publié le par la freniere

Toutes les gouttières tirent la langue. La forêt s’ébroue dans un grand saut de branches. Sur la neige du ciel, les bonhommes d’étoiles tombent dans la lune et la peau des nuages laisse voir leur squelette. Les chaises dans la nuit se parlent à voix basse. Les choses nous épient quand on ferme les yeux. Les nuages rigolent dans leurs bottines de feutre. Quelques vers s’amusent à compter les orteils des arbres.

Des cœurs de pacotille s’envolent de l’écorce des arbres. Ils embrassent en chantant les lèvres bleues de l’air. Chaque feuille qui tombe est un crayon de couleur dessinant sur le sol la tête de l’humus, les grands doigts des racines, les petits pieds de l’herbe. Quand il pleut, le cou des arbres monte au sommet des épaules.

Les tournesols fous se prennent pour un soleil. Les nuages tombent comme des sacs et répandent leurs billes. La mer vient chanter pour les oreilles du sable de sa voix d’algue triste. Le blues des sirènes cherche la note bleue. Un oiseau couve un rêve dans son abri de paille. Le corps du jardin enfile ses chrysanthèmes. J’ai gardé sur l’épaule mon fusil à fleurs, mon sac de billes, mon bécique à pétales pour traverser la vie.

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Ce n’est pas toujours gai ni tous les jours la fête. Le vent passe en courant avec les cuisses à l’air, les oreilles dans le crin, les yeux loin des orbites, la bouche en cul de poule, les bras ballants et les pieds plats. Il tombe dans un trou, dans un vide, dans un blanc. Il se relève en neige. Ce n’est toujours droit. Ce n’est pas toujours drôle. Ceux qui soulèvent leur pierre avec les bras des autres finiront écraser par le poids des colères.

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Les yeux de votre père, le bleu de la rivière, la caresse des mères, le temps qui passe en trébuchant, on porte ça sur nous dans le sourire qu’on a et les frissons du cœur. Il y a des ailes d’ange sur la pile de linge sale, des bras d’oiseau accrochés sur le fil, de grandes tuques blanches sur les poteaux de clôture. Les mots s’écrivent comme des tas de feuilles. Un petit vent les lit sans mettre ses lunettes.

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Les premiers mots écrits sont comme une fillette qui laisse voir sa culotte sans le faire exprès. L’été des Indiens retrouve pour un temps ses plumes de chaleur. Le bleu du ciel bombe la mer et le vent bande l’arc-en-ciel. Il tombe des boules de gommes, des bulles multicolores, des lunes de miel, des bonbons à la cenne, des rires en peluche, des gouttes de vie, des paparmanes. Il tombe des noisettes dans les yeux d’écureuil. Les gouttes de pluie se dressent en peloton pour fusiller les ombres de leur fusil à eau. La terre ouvre ses cuisses. Les arbres ouvrent leurs bras, les oiseaux leurs ailes, les enfants leur cahier. Les choses ouvrent la bouche et chantent des berceuses. Les hommes ouvrent la porte aux passants égarés. Les bêtes ouvrent leur cœur. Une grammaire se berce derrière les voyelles et donne aux images un hochet de virgules. Les perles des dictées forment un collier de mots.

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Publié dans Prose

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