Samedi 31 décembre 2005

Je me suis tu longtemps avant d’écrire un mot. Je continue en écrivant.

 

On a recouvert la terre d’une prairie de miroirs. Il y a toujours plus à dire qu’on ne voit. Les trois couleurs d’une robe font des kilomètres de fil. Il y a toujours des clefs pour les portes dessinées, des ailes invisibles pour le vol des anges. Il y a dans la poussière des fleurs à venir, de l’herbe dans la pierre, du rêve dans les choses pour qu’on puisse les nommer. C’est le huitième jour de la semaine qui mange tous les autres. On aperçoit parfois ses traces de doigt sur un calendrier, parmi les miettes de pain, sous les minous de poussière,  les secondes arrêtées sur une montre, les bas qui disparaissent au lavage.

 

Depuis le premier mot, je marche sur l’abîme.

 

Il y a toujours une attente précédant la lumière. Assis sur une pierre, je touche de la main sa propre attente. Je compte les brins d’herbe sous la neige. Je cherche encore la bille échappée dans l’égout, celle qui mène vers la mer. Je n’ai retenu de l’école que l’alphabet et le vol des oiseaux derrière les fenêtres. Ils me semblent procéder du même mouvement. Les hommes n’ont pas la patience des choses. Ils veulent qu’on les voie pour être. L’orgueil les empêche de regarder plus loin. La beauté du myosotis est dans la petitesse de sa tige, celle de la rose dans l’épine.

 

Les mots s’usent à la longue, il faut les remplacer.

 

Je cherche l’air entre les lignes, un brin de paille, un grain de sable. La colline aujourd’hui est une gare de triage. Des trains de neige y déchargent des wagons de flocons. Les traces des skis sont des rails éphémères. La langue sur un glaçon, je réchauffe la vie de la buée des mots. Je ne me résoudrai jamais à être malheureux. Chaque matin, je regarde le monde comme un nouveau-né. Je laisse aux autres les journaux et les heures à compter.

 

On écrit avec des fantômes qui deviennent vivants.

 

Je défais une à une les enveloppes du temps. Les ombres sont des housses protégeant la lumière. Il y a comme une fissure entre les choses par où s’échappent les images. Il y a des mots qui sont comme de l’eau souterraine, on les entend sans les voir. L’herbe comme les pas sur la neige est un commis aux écritures. Les feuilles sont si belles à l’automne. On n’ose plus marcher quand elles tombent sur le sol. On glisse entre les arbres comme les clefs d’une portée. Quand le vent souffle trop vite, les trains des nuages en oublient leurs bagages de pluie. La gare reste vide comme les yeux des vaches.

 

On écrit toujours avec des bouts d’enfance.

 

Je suis un petit caillou, une voyelle oubliée. Je  puis être aussi un énorme rocher, une phrase encombrante que l’on doit gommer pour regarder le monde. Même adossé à l’immortalité, le bonheur se répare avec de simples outils, une fleur à mollette, une fraise, une épine. Quand le pain manque, chacun apporte son grain de blé, son bout d’humus, ses larmes à défaut d’eau de pluie. Même en voyage, j’entretiens mon jardin. Les mots me servent d’arrosoir pour les fleurs nomades.

 

J’écris avec des poings de lait au bout de mes deux bras.

 

La robe de ma voix se découd de partout. Quand elle tient, c’est par miracle. J’ai traversé la mer en charentaises, une île dans un œil, le ciel dans l’autre. J’agrandis l’horizon d’une phrase à l’autre. Ne cherchez pas ici le sens ni la forme. Le mot est une mise en abîme, une main d’été posée sur un glaçon, un éclat de soleil s’accrochant aux gouttières. Le rêve s’avance debout entre les balles du réel.

 

Entre la main et le front, les mots tracent la route.

 

On me voudrait portier, porteur d’eau, brandisseur de drapeau mais je ne sais qu’ouvrir les portes des nuages et faire entrer la mer dans un verre. Chaque pierre est une montagne. Chaque oiseau est un ciel. Chaque image est peuplée de gouttelettes de mots. Un jardin pousse sur la table entre les assiettes et les miettes de pain. Les oiseaux nagent devant les vitres comme de vagues musiques. Ma montre, ce sont les tournesols. Je pivote avec eux. Je tricote la vie avec du fil de terre, des pétales de rose, des brindilles, des épines. J’écris sur la pointe des pieds. Je marche sur les mains. Je cache dans mon cœur un immense appétit, un petit oui d’enfant, une caresse de loup. Je résiste à la haine avec dix ou vingt mots.

 

31 décembre 2005

 

par la freniere publié dans : Prose
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Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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