LaFreniere&poesie
photo: Michel
Mallet
Salut à tous ! Je ne suis pas présentable, paraît-il. J'ai
habité treize ans avec un loup, c'est vous dire. Chez moi il y a des vaches qui volent, des pierres qui pondent, des oiseaux que l’on trait et les montagnes de roches voyagent en camion. Ailleurs
je ne sais plus trop bien si les trains partent à l'heure, si les chenilles chantent ou font du pouce. Quand il pleut, les arbres explosent en silence.Je n'ai qu'un bac en rues, en trottoirs, en
tavernes, un doctorat d'espoir. J'ai pris les mots où ils étaient, dans
la bouche et la rue, loin des grammaires, des dictionnaires et des académies. J'ai appris à écrire dans les tavernes et les restaurants cheap, sur le skaï des minounes et les toilettes de
gare. J’élève des poules pour pondre des poèmes. Et même des lapins dont je me sers des oreilles pour capter la parole. J’écris à grandes pelletées de phrases qui font un bruit de
terre en tombant. J'écris au fil à plomb. Je
me nourris de terre, de pollen, de cailloux. Je ramasse les virgules dans les armoires aux feuilles et l'eau blanche des songes dans la paume des rochers. Je mange les pépins pour renaître en
pommier. Je trace l'étoile du Berger dans la laine encore fraîche. J'arrache les larmes au cimetière, les minutes à l'horloge. Je promène un jardin au bout d'un baluchon.Ce matin je me suis posté
pour aller vous rejoindre. Je serai dans l'enveloppe. La boîte à malle s'est perdue. Le facteur s'est pendu. La postière est enceinte et ce n'est pas de moi. J’ai toujours écrit sans savoir
comment ni pourquoi. Je continue pour les mêmes raisons.
Jean-Marc La Frenière
C'était hier
il y a très longtemps
la colère du père renversait la maison
nous nous cachions derrière les dunes pour émietter ses cris
la Méditerannée tournait autour de nous comme chien autour d'un mendiant
la mère nous appelait jusqu'au couchant
ça devait être beau et ce n'était que triste
les jardins trépassaient plus lentement que les hommes
nous mangions notre chagrin jusqu'à la dernière miette
puis le rôtions échardes à la face du soleil
C'était ailleurs
il y a très longtemps
lasse de nous appeler
la mère quitta la terre pour entrer dans la terre
vue d'en haut elle ressemblait à un caillou
vue d'en bas à une pomme de pin écaillée
il lui arrivait de pleurer en sanglots qui faisaient frémir le feuillage
la vie lui criions-nous est une ligne droite de bruits
la mort un cercle vide
dehors il y a l'hiver
la mort d'un moineau a noirci la neige
mais rien ne la consolait
Quelle est la nuit parmi les nuits demandait-elle à la chouette
mais la chouette ne pense pas
la chouette sait
nous pensions à elle tous les jours
puis une fois la semaine
puis une faois l'an
dans une photo ses cheveux sont couleur sépia
les morts vieillissent comme le papier
Ecrivain d’origine libanaise, elle vit à Paris depuis 1972. Elle a publié une douzaine de romans, et autant de recueils poétiques. Elle a bâti au fil des ans une œuvre riche, alternant poésie et roman, qui a été couronnée de nombreux prix, prix Apollinaire, prix Mallarmé…
Le moine, l'ottoman et la femme du grand argentier, Actes-sud, 2003
La maestra, Actes-sud papiers, 1996, réédition Babel,2001
Anthologie personnelle, Actes Sud, 1997
Les ombres et leurs cris, Belfond, 1979
J'écris avec la terre, Éditions Chemins de Plume, Nice, 2012
La matière du monde, Éditions Trois-Pistoles, Trois-Pistoles, 2012
D'un mot l'autre