Dans la mémoire du désir

Publié le par la freniere

Quand l’enfant ne suce plus de cailloux, il ne reste à sa bouche que le goût du mensonge, des mots à double face, des mots d’adultes et de compromission. Les hommes ont trop marché sur un nœud de prières. Le venin de la foi a infecté l’espoir. Si vivre est tel qu’on le vit sur une ligne de montage, aussi bien mourir d’un saut de parachute. Les femmes signent le temps avec leur sang. Est-ce pour cette raison que les hommes s’évertuent à faire couler le sang ? Dès qu’ils dressent leur verge, ce drapeau dérisoire, ils pensent à la mort au lieu d’aimer. Les femmes cherchent la vie. Les épines se dressent à l’ombre des pétales. Je creuse dans le pardon un couloir d’indulgence, un âtre dans la neige, une veine de lumière sous la paume de l’ombre.

«L’homme meurt seul». C’est écrit sur la pierre d’un tombeau. Cette pierre portant est entourée de morts. La nuit, on entend sous la terre comme une étrange danse. Un loup hurle à la lune. C’est dans son poil dressé que se logera mon âme ou sous l’écorce d’un jeune orme tenant tête à l’hiver. Mon loup n’a pas connu la meute. C’est un loup solitaire au milieu des coyotes. Quand il hurle à la lune, seul un hibou répond, une chouette cendrée, l’éclair d’un orage. Mon chat veut l’imiter mais les souris s’en moquent. Quand les oiseaux refuseront de chanter qu’aurons-nous à entendre ? Le bruit des tiroirs-caisses, les sirènes de police, le tic-tac des montres, le souffle des fantômes ? Nous mourrons tous de soif auprès de la fontaine. Les hommes sont fragiles dans la mémoire du désir.

À quoi rêvent les enfants entre les bras des femmes battues ? On s’aplatit dans le sang pour une gloire dérisoire. Les phénix ont vendu le meilleur de la cendre et renoncer aux privilèges du feu. Leurs enfants meurent de vieillesse avant même de vivre. La hantise du corps a remplacé le cœur. L’âme ne survit pas à l’usure des mots. Nos yeux ne savent plus où regarder. Les plages sont jonchées de bois mort et d’épaves rongées par les holothuries. Le varech grisonne et craque sous les pas. Nous perdons l’équilibre sur les décombres de l’amour. De cette chair hémophile, de cet os trop blême, de cette mort chargée à blanc, même les chiens n’en voudraient pas. Dans ce monde de cinglés, laissez-nous quelques fous de village, quelques rêveurs assis sur le bord de l’abîme, quelques dessins d’enfant sous la dépouille des mots.

Les hommes dépérissent dans leurs propres victoires. Ils ont brûlé le cœur pour garder la tête froide. Les tortues périssent dans la mémoire des étangs. Les vérités se cognent dessus à grands coups d’opinion. La peau du jour montre la trame des cicatrices. Chacun est condamné aux ecchymoses du profit. Nous avons déserté le cœur et le sacré depuis longtemps. Les mains des artisans sont coupées des objets. L’ombre se mange elle-même sous l’éclat des néons. Remplaçant la prière par le sang des combats, l’éternité a foudroyé sa propre éternité. Le monde ne sera plus bientôt qu’un grand feu mal éteint. On ne comprendra plus que la langue des charniers. Nous n’aurons plus à boire que des larmes d’enfant.

Publié dans Prose

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... 02/01/2008 12:53

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