Sous la mine d'un crayon

Publié le par la freniere

Ma langue vient buter sur la blessure d’un caillou. Il y a des mots debout parmi les renoncules, d’autres assis sur la pierre. Il y a des mots coincés entre la porte et le chambranle. Il y a des mots qui tuent comme le mot dollar, le mot drapeau, le mot Dieu. Il y a des mots qui s’aiment comme les notes d’une fugue. D’autres pleurent en secret en se tapant le ventre. Il y a des mots qui font le poing et d’autres la caresse. Il y a des mots qui crient avec des poumons à effrayer la peur. Le mot amour fait scandale au milieu d’une banque. Taillé par la douleur, enrichi par le manque, je marche vers l’amour. Les rives d’un fleuve sont comme deux pages posées là. Les vagues les épèlent.

Je ne résiste pas au papier sur la table, au toucher du crayon, à l’appel des mots. Je pose sur la page le souffle de ma voix, le sexe des couleurs dans la matrice des images. Les genoux de la phrase se déplient pour soulever le monde. Je n’ai pas besoin des anges, les mésanges me suffisent, une terre paraphée d’eau, un lieu signé de plantes, une veine gonflée de miel sous le poignet du jour, un arbre qui rejoint l’air dans le vol d’un oiseau, la paille autour des ceps, la taille d’une guêpe, la trille d’une flûte dans l’orchestre du vent. Rien n’est plus léger qu’un roc sous la mine d’un crayon, le gras d’un Caran d’Ache. Les voyelles bourdonnent entre la neige et le pollen.

Nous ne lisons jamais que les larmes des mots. Elles glissent sur la page avec un goût de sel, de lilas et de vent. Nos yeux s’y baignent, noyés par l’écoulement du souffle, drainés par la rumeur du cœur. Il arrive aussi que les phrases esquissent un sourire. Il faut les lire avec les yeux du silence et planter son regard dans les blancs de la vie. Nous ne voyons jamais que les rides sur le visage des voyelles. Nous entendons la sève dans le tronc des consonnes. Nous écoutons la mer dans les replis de l’encre. D’où vient la voix qui nous dicte les mots ? Du corps ? De l’esprit ? D’une mémoire universelle ? Est-ce la face obscure de la vie ou la lumière de la mort ? Notre souffrance n’est rien d’autre que la viande d’un homme empalée sur la faim. La mémoire est un plan où se perdent les routes. Il faut les retrouver à chaque nouveau pas.

J’ai peur des colonnes de chiffres, des chiffres alignés, soulignés, certains écrits en rouge avec le sang des pauvres. Ils sont pleins de menaces. Je préfère les mots qui chantent sur le papier et viennent rouler des r comme des vagues sur la page. Ils enseignent la mer au milieu du désert, les arbres dans la ville, le ciel au ras du sol. J’y marche dans ma tête sur un filet d’eau froide, sur les cailloux aigus. Je vole avec les mouettes. Je respire l’humus en même temps que les bêtes. Je suis sur un navire où craquent les solages et les étais de charpente. Je suis sur la montagne ou dans le ventre d’une grotte. Je suis sur un nuage à fabriquer la pluie, à peindre l’arc-en-ciel, à dessiner le monde. Le rêve s’entrecoupe de soldats qui se grattent, d’une mine qui saute, d’une chaîne de montage où se pendent les heures.

Au volant de la page, lorsque les mots roulent trop vite, je m’agrippe aux virgules, ferme les parenthèses et laisse les images diriger le crayon. Je scrute l’encre à la recherche de poissons, de métaphores, de voyelles arrachées au fil des paroles. Je tends l’oreille à la recherche de pinsons. Je tire la langue en écrivant comme un enfant penché sur son premier cahier. Je bois l’eau fraîche à même les consonnes. Je fais du pain avec rien, un bout de phrase, un proverbe, une rime. J’ai l’impression de goûter un petit bout de nuit. J’écris loin du ruisseau mais je le vois quand même. Il vient mouiller mes lèvres et le bout du crayon. L’encre fait corps avec l’urine des bêtes, le lait bleu des nuages, la sève dans les arbres, le dos des doryphores, le vert des fougères.

Sur une page blanche de peur, je me bats à coups de mots. Il y a des cris, des grondements, des coups de feu. Je me coupe aux tessons des virgules. Les phrases me bousculent au milieu des sonates. Sans preuves ni promesses, j’éventre les tirelires du sens. Ma langue se nourrit aux atterrages du monde comme le mesquite trouvant son eau sous l’épaisseur du sable. Chaque parole se paie avec son poids de sang. Écrire est une façon de regarder le monde, de jouir, de pleurer, de mourir. L’eau des gouttières rejoint l’enseignement de la mer. Les fruits passent mais les racines restent. Il ne s’agit toujours que de vivre sa vie, réconcilier la chair avec ses cicatrices et faire la lumière avec sa propre nuit. Je fais la courte échelle avec les mots du bord.

Je ne suis pas Ducharme ni Hamelin mais La Flore laurentienne me sert de grammaire, les arbres de grands-pères, les feuilles de repères. Je ne suis pas Rostand mais les grenouilles sont mes amies. Je ne suis pas Comanche ni Sitting Bull mais je chantonne en balançant d’arrière avant comme le font les Indiens en prière. Je suis un chercheur d’or dans les pépites sonores, un corsaire sémantique, un pirate vocal, une flibuste syntaxique hissant le drapeau noir de l’encre sur la prose des notaires. Je vais au bout du monde. Je vole. Les mots sont des pétrels, des sternes, des mouettes. Trotignon improvise sur le clavier des mots. Je ne sais pas d’où lui viennent les notes au bout des doigts, pas plus que les images qui m’éveillent la nuit. S’il m’arrive de rêver en couleurs , le plus souvent, c’est en mots. Je dois me lever pour leur donner à boire. Je m’évade entre les murs imaginaires. Je fais la courte échelle au verbe avoir et la bête à deux têtes avec le verbe aimer.

Publié dans Prose

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