L'autre côté

Publié le par la freniere

Les étoiles ont l’air de porter la lumière alors qu’elles n’éclairent qu’elles-mêmes : le pouvoir leur ressemble, qui fait mine de servir et qui ne sert que soi. Tout ce qui brille d’un côté consomme l’énergie de l’autre et ne lui retourne rien. Le ciel reste noir et la majorité des hommes pauvre.

Depuis des millénaires, l’exclusion du plus grand nombre au profit du plus petit a été constamment pratiquée. Cette exclusion a su se rendre tolérable en inventant des moyens d’auto-soumission, qui toujours remettaient la vraie vie à plus tard. L’invention géniale ce domaine, et la seule efficace longuement, fut bien sûr la religion puisqu’elle servait à la fois de liant social et d’assurance contre la pauvreté du présent, par la promesse du salut posthume.

La bourgeoisie, qui a mené pour son compte la seule révolution à ce jour réussie, n’avait probablement pas prévu qu’en remplaçant peu à peu le politique par l’économique, elle allait remplacer Dieu par la marchandise et le salut futur par la consommation immédiate. Dieu pouvait se partager également entre tous les hommes et demeurer entier : le capital est incapable d’une performance pareille, lui qui se perd dès qu’il n’est plus concentré.

L’ordre économique est sans pitié, car l’argent n’y peut aller qu’à l’argent. Il est intolérant et n’admet pas d’autre mouvement social que la compétition, ce qui le rendra un jour totalitaire au nom de l’efficacité. Sa seule faiblesse est que, plus il s’impose, plus il apparaît clairement pour ce qu’il est : exclusif, oppressif et sans aucune contrepartie dans la différence absolue qu’il tend à creuser entre les gagneurs et les autres.

Privé du vêtement moral et religieux qui dissimulait le politique, l’ordre économique révèle sa violence à l’œil nu. L’exclu auquel on promettait le paradis ou le lendemain-qui-chante pouvait céder à l’illusion, tandis que l’exclu, qui n’a pour présent que le chômage et la misère, peut difficilement en éviter la conscience.

L’économie fait de l’espace dans lequel nous vivons celui de la solitude : la conscience travaille à en faire tout au contraire celui de la relation. Regardez comme dans cet espace en mutation chaque corps en soi est déjà, vers vous, un geste et une pensée, chaque corps un signe…

Bernard Noel      La castration mentale, Ulysse fin de siècle

Publié dans Glanures

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