Orpailleur d'absolu

Publié le par la freniere

Quand les gestes s’ajoutent à la chorégraphie, la danse devient vie. Quand la lampe s’allume, sa lumière agrandit le domaine des ombres. Les pas que nous faisons, la route les rajoute à la ligne d’horizon. Les mots que nous disons, la langue les ampute du silence des choses. La pluie qui tombe des nuages redessine le ciel. Nous tirons de la faim la promesse du pain. Nous tirons de la soif l’espoir des fontaines. Les morts prêtent aux vivants les mots qu’ils n’ont pas dits. Le part du feu remplace l’effarement des rosées. Sous la neige et le froid, la dormance fait place au temps rouge des érables, le ciel de l’hiver au miel du printemps. Le bras du fleuve atteint les hanches de la mer. Les forêts de la vie sont devenues des livres mais le vent froisse encore le feuillage des hommes.

L’automne vient bercer la fatigue des arbres. Ils dormiront l’hiver sous l’écorce du froid. Au printemps, les feuilles coude à coude viendront vêtir les branches. Les vents presque sans lèvres retrouvent le baiser. Des écoles d’oiseaux, le solfège des fleurs, les pierres du chemin, l’éveil des couleurs vont remplacer les classes et le tonnerre des orages le silence trop blanc. Les pôles inversent les saisons et les fuseaux horaires. Les heures ne sont rien sans la chair du temps. La nostalgie, l’absence et la mélancolie mesurent mieux les jours qu’une horloge pointeuse. Au fond de chaque enfant, un vieillard survit. Les ombres sont la preuve que la lumière existe.

Que regarde la terre sous les paupières des collines et cet arbre penché sur un berceau de ronces ? Une longue phrase herbue chemine sur le sol, un couloir à chenilles, un hlm de fourmis. L’aurore les touche à peine. Le vent capte leurs ondes. Les champignons surgissent et portent leur chapeau comme une solitude. La lumière s’échappe entre les planches d’une grange. La peau du jour a pris sa couleur de pain bis. À peine délivrés de la neige, les ruisseaux se remettent à chanter. Redevenue sauvage, ma parole bondit comme un cheval rétif. Je dois tirer les rênes et seller mes images. Quand j’entends un seul mot de vrai, je pardonne au silence. L’aube reprend ses airs d’église. La rosée prie sur l’autel des fougères.

La neige en fondant laisse tomber ses masques. Un jeune soleil joue dans un coin du jardin. Son linge est frais comme la peau d’un fruit. Il pense à sa mère le ciel entrouvrant les nuages comme des volets de brume. Il regarde les collines qui jouent à saute-mouton. Il creuse dans le sable une piscine pour le vent, une autoroute pour le rêve, une grotte pour abriter l’espoir. Il parle aux sauterelles, aux fourmis, aux grillons. Les pommes du verger procèdent aux marchandages de l’aube, abandonnant leur chair au bec des oiseaux. On ne sait jamais si les nuages sourient ou se font des grimaces. On ne sait jamais du temps que la couleur des choses. Les montagnes se lèvent bien avant le soleil et courbent sans vergogne la ligne d’horizon. Quand le lac s’éveille de son sommeil de noyé, on voit l’été des profondeurs remonter le courant.

Les termites font des trous dans les planches de salut. Il faudra colmater avec un peu d’espoir et de salive. Le temps lave ses plaies dans le ruisseau des mots. Sous le béton des villes, des pistes de fourmis gardent la terre vivante. Chaque arbre d’un désert a la forme d’un ange. Ce n’est pas dans ses plumes mais son chant qu’est la lumière d’un oiseau. La glaise de la terre contient parfois le ciel. Un seul brin d’herbe est le pivot de l’horizon. Une seule vague sert d’archet au violon du sable. Il nous reste des morts leurs traces vers l’amour. Orpailleur d’absolu, je glane leurs pépites dans le tamis des jours. Du linge des lundis aux pétales des fleurs, du savoir de la nuit au secret du soleil, je donne la parole à la moindre étincelle.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article