Le rêve de l'imprimeur

Publié le par la freniere

Gaston Miron meurt, il a droit à des funérailles nationales, et ce n’est que justice rendue. Frank Cotroni meurt et la presse couvre son enterrement comme quand un chef d’état disparaît, ne lésinant ni sur la biographie ni sur la photographie, certaines gazettes vantant même ses grands mérites de chef-cuisinier et nous faisant cadeau de l’une de ses recettes, ce qui est bien la preuve qu’on peut être le chef de la mafia québécoise tout en cultivant son jardin comme tout le monde, et peut-être mieux que tout le monde.

Mais un imprimeur meurt, et pas une seule ligne ne s’écrira sur lui, personne n’en parlera à la télévision ni ailleurs : il y a ainsi des métiers et des artisans pour ainsi dire souterrains, pour lesquels on ne porte jamais témoignage, par méconnaissance et par indifférence. J’ai eu le plaisir d’être l’ami de l’un de ces artisans-là, et je voudrais simplement dire pourquoi.

Marc Veilleux est né dans la Beauce et a commencé sa vie publique comme correcteur d’épreuves. Quand je l’ai connu en 1969, il était représentant pour l’imprimerie Marquis de Montmagny et moi, je besognais chez Jacques Hébert, aux Éditions du Jour. C’était à la toute fin de l’automne, la neige tombait sur Montréal, mais je n’en fus pas moins surpris de voir entrer dans mon bureau un grand jeune homme de mon âge qui portait capot de poil sauvage et grand chapeau de cow-boy tout en arborant une impressionnante moustache comme les pères fondateurs de l’Amérique. Marc Veilleux n’avait pas le profil d’un représentant d’imprimerie, ce qui explique sans doute pourquoi nous parlâmes pendant deux heures de littérature et d’écriture. Je découvris ainsi quelqu’un que la passion habitait, et une telle passion n’est pas commune, même dans le merveilleux monde de l’édition qui est le nôtre.

Marc Veilleux et moi, nous sommes donc devenus amis et le restâmes. Quand je laissai les Éditions du Jour et ouvris, après l’Aurore, boutique sur le boulevard Gouin à Montréal-Nord, nous passâmes lui et moi de longues heures à jaser de typographie, de présentation graphique, de formats, de première et de quatrième de couvertures. C’est lui qui eut l’idée d’utiliser ma vieille machine à écrire pour identifier VLB Éditeur ; et c’est toujours lui qui veillait au grain quand j’ai publié Monsieur Melville dont le lancement eut lieu à l’imprimerie de Montmagny, au milieu de centaines de caisses de livres, dans les bonnes odeurs de l’encre, du papier . . . et du scotch !

Quand Marc Veilleux voulut se faire maître imprimeur, il fonda Les Ateliers graphiques de Cap-Saint-Ignace, et fut le premier au Québec à se spécialiser dans l’impression de petits tirages pour répondre aux besoins nouveaux des éditeurs littéraires qui, comme moi, n’avaient ni les moyens ni le marché pour publier de jeunes auteurs à des milliers d’exemplaires.

Lorsque j’allais à Cap-Saint-Ignace, j’étais toujours subjugué par l’atmosphère que j’y trouvais. Je me souviens de certains samedis que j’y passais à réviser des épreuves tandis que Marc essayait de rejoindre des éditeurs qui payaient mal leurs comptes, que sa femme Denise et ses enfants, Marie-Josée, Nathalie et Marco, faisaient de l’ordre dans l’atelier et apprenaient un métier qui est le leur maintenant. Et ce métier-là n’est jamais un long fleuve tranquille, comme l’apprit à ses dépens mon ami Marc qui dut se départir de ses ateliers de Cap-Saint-Ignace. Ce fut une grande blessure dans sa vie, de celle dont on ne remonte généralement pas à moins d’être beauceron, entêté et d’une passion à toute épreuve, comme l’était Marc. Il revint donc au monde de l’imprimerie à Boucherville, comme moi je redevins éditeur à Trois-Pistoles ; et heureux nous fûmes de reprendre le dialogue, portés par l’amitié et le plaisir de faire de la belle ouvrage, mon ami Marc allant jusqu’à faire faire le MV17, un papier d’un beau grain et joliment crémeux, qu’on ne retrouve pas ailleurs que dans son imprimerie.

Voilà quelques-unes des raisons qui m’incitent ce jour d’hui à porter témoignage parce qu’il en faut du courage pour seulement survivre quand on est un imprimeur indépendant dans un monde que contrôlent les multinationales avec, parfois, autant d’élégance que l’éléphant dans la boutique de porcelaine. Et le mérite de mon ami Marc fut d’autant plus grand qu’il passa les dix dernières années de sa vie à combattre aussi la maladie qui devait avoir raison de lui l’été dernier. La veille même de sa mort, il était encore à l’ouvrage, persuadé que la maladie n’aurait pas raison de lui comme elle n’avait pas eu raison de son rêve d’imprimeur. Si notre littérature est maintenant dans ses grosseurs, c’est-à-dire véritablement nationale, ce n’est pas seulement parce qu’il y a des écrivains et des auteurs pour lui donner sens mais aussi parce qu’existent des artisans qui, comme mon ami Marc, y ont mis le meilleur d’eux-mêmes, contribuant ainsi à rendre le monde mieux imprimé qu’il ne l’était avant eux, et, surtout, d’une plus grande beauté.

Victor-Lévy Beaulieu

www.victor-levybeaulieu.com/

Publié dans Glanures

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