De plus en plus

Publié le par la freniere

Il y a de plus en plus de camions, de machines et de tours à bureaux. La solitude ne sort plus sans prendre son portable, son parapluie, ses clefs. Les hommes ne partent plus sans verrouiller les portes. Changeant le cours des rivières, ils violent sans vergogne la poussière des morts. Je me tiens loin des villes et des guêpes d’acier. J’ai planté mon tipi loin des panneaux-réclames et des flots de mensonges. Dans les lieux désertés, la vie et la mort s’appellent à mi-voix. Les bêtes qu’on ne voit pas y sont les plus nombreuses. Armé d’une insatiable espérance, j’interroge nos traces sur le silence de la pierre. J’étudie l’art des vents à l’ombre d’un feuillage, juste assez bas pour entendre la source, juste assez haut pour parler aux nuages. J’accompagne d’un mot la tortue sur le point de mourir, la colère des orages, le limon qui s’écaille sur le sèvres du fleuve, les songes de la pluie au milieu du désert. Je voudrais comme l’oiseau être utile au silence, tirer l’or de ma propre poussière, brûler mes pas pour éclairer la route.

Les montagnes ici ont la couleur de la mer, la marée saisonnière des arbres, des vagues d’oiseaux fous. De minuscules insectes m’enseignent la patience. Je me laisse égarer par une goutte de pluie. À la question du vent, je réponds par les feuilles. Au milieu du désert, je bois à l’eau du cœur. Les framboisiers affûtent leurs épines sans blesser les framboises. La mer ficelle sans fin ses gros paquets de vagues sans penser les poster. C’est l’univers entier qui tremble dans mes jambes. Laissez-moi vous parler comme on parle aux étoiles. Tout n’est pas dit. Tout n’est pas fait. On étouffe trop vite le parfum de l’espoir. La sève court encore dans les feuillages du monde. S’il fallait qu’on apprenne la bonté d’une pluie, les gestes d’une mère, la tendresse des loups. S’il fallait qu’on apprenne le goût des fraises mûres, la patience des pierres, la chaleur des mésanges. S’il fallait qu’on apprenne le sens du mot frère, l’épaule d’un ami et l’espace des yeux qui s’ouvrent l’un vers l’autre.

J’entends monter la sève dans un jardin sonore. Je vois une lumière derrière l’invisible. Bien après la cueillette, la poudre morte des moissons n’en finit pas d’alimenter la terre. J’apprends ma légèreté au contact d’un arbre, ma lourdeur à celui d’un papillon, toutes les rumeurs anciennes dans le bruit du tonnerre, les pas de l’inconnu dans un craquement de branche. L’ordinateur peut flancher d’un instant à l’autre mais le bois qui pourrit se transforme en humus. Le passé ne m’intéresse pas. Même le mien est le passé d’un autre. On renaît chaque jour. De grands fleuves secrets nous ouvrent le chemin vers la mer intérieure. Le regard du poète est à la fois la rétine et l’image. Les phrases se bousculent dans ma voix et se heurtent aux carreaux des voyelles. Je meurs et je renais de tout ce qui pourrit. La vie est à reprendre, sans cesse, d’un bout à l’autre, de l’infime à l’infini.

Publié dans Prose

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