Sous l'arc-en-ciel

Publié le par la freniere

L’univers fait ses gammes. Sous l’arc-en-ciel des étoiles, des milliers de germes enjambent l’horizon. «Me voici, mère des eaux, de l’air et du vent, prête à enfanter un fœtus de terre!» Un mince atome d’eau se réveille en tortue. Un caillou mange ses racines et se met à voler. Les arbres dans la glaise inventent la forêt, attirant les oiseaux, les insectes, les bêtes. Les feuilles moussent dans les flacons d’écorce. Des fleurs prennent forme dans la cohue des graines. Un beuglement s’échappe dans un fracas de sons. Les scarabées font luire le fumier. Une cigale chante sous une pluie muette. De grands rochers au dos paisible vont remonter des vagues. Le tonnerre éclate d’une grosse voix d’enfant. La lumière du soleil se partage les ombres. La dureté du roc se mélange au pollen, le polaire au solaire, le sous-sol de l’humus aux chevrons des nuages. La pluie réveille les visages d’argile. Il n’y a pas un vide qui ne s’emplisse d’âme. Le vent court partout pour se trouver un sens. Il doit bien y avoir quelque part un immense amour qui alimente les caresses, une bonté inhérente à la vie. Les hommes viendront plus tard pour allumer le feu. Les mots viendront aussi donner chair au silence et mettre sur la vie une pellicule d’images. Les ailes des voyelles s’éploient dans le cocon sonore.

Il faut se battre aujourd’hui pour parvenir à vivre. L’amour doit se débattre comme un chat dans un sac, une racine qui pousse au milieu du béton. Les oiseaux font leur nid parmi les bouteilles vides et les carcasses d’autos. On élève les poules dans un cube de bouillon. Les marchands sont venus vendre la peau de l’ours. Ils ont meublé de mensonges les locaux du silence. Le bien et le mal ont troqué leur visage. On achète, on achète, pour ne jeter qu’un os à la gueule du vide. La chair des voyelles doit combattre les chiffres. Je cherche un zéro pur près des outils rouillés, une fleur en liberté dans les étages de verre, un néon détraqué par un souffle d’enfant. Les bêtes n’ont pas de mots mais un langage vrai. Les marchands ont des mots mais n’ont pas de parole. Leur langage marche au pas avec les banquiers. La pelle d’un bulldozer a remplacé la main. Il faut changer de page, de livre, de langage. La langue des racines doit effleurer les choses d’une salive de sève.

On a mis des micros aux fleurs du printemps, un bâillon sur la bouche des volcans. Quand la nuit tombe, j’entends les arbres fomenter la révolte. Sur la page trop blanche, les mots boivent de l’ombre pour se rendre visibles. On doit porter sa soif jusqu’au bord sans renverser une goutte. Quand nous marchons courbés, comme une chair à l’encan, la terre nous demande de marcher tête haute, écouter les oiseaux sans leur tordre le cou, prendre le temps par le bras et l’été par la main, quitter la rhétorique pour un feu de sarments. Quand tout devient frontière, il faut ouvrir les frontières, arracher les barrières, laisser battre la porte avec les gonds du cœur. Je me raccroche au dernier souffle, à la buée derrière la vitre, aux glaçons qui pendouillent sous la corniche des toits. Quitte à frotter deux pierres, je cherche la lumière disparue dans les ombres, un briquet sous la neige, la sève abandonnée dans la cosse des pois, la rouille d’une larme sur la peau des robots.

Le vent pédale dans les arbres sans que tourne la roue. On a détruit l’enfance pour traverser la grille. On a réduit l’espace à la taille d’un poing. Avec leurs ailes difformes dans un sac en plastique, les papillons ont du mal à voler. Dans l’arrière-cour des cuisines, la porcelaine brisée attend les éboueurs. Les portes d’ascenseur ne s’ouvrent qu’au sous-sol. Le fléau d’une balance n’équilibre jamais la souffrance et la joie. Les oiseaux cherchent en vain le nid où ils sont nés. La paix tombe au compte-goutte dans les bras de la guerre, comme une perfusion. Le temps passe trop vite. Il faudrait remplacer l’aiguille des secondes par une patte d’araignée. Je m’éveille la nuit et jette quelques mots comme une barque à la mer. Il n’en reste au matin que l’épave, des gribouillis, des lapsus, des traînées d’encre noire qui ne veulent plus rien dire. Quelque chose voulait être dit mais les phrases bégaient. La musique reste cependant, le pouls du cœur, le tam-tam de l’espoir dans le grand chœur des vents, la main sur la poignée de la porte. Quelques notes de Schubert sont plus réelles que l’argent. Quelques phrases parfois soulèvent la poussière sur la housse des routes. Quand la lumière s’éteint, la main de la musique sur une rampe aveugle nous permet d’avancer.

Quand la mer monte d’un centimètre, elle n’a plus rien à submerger. On a troqué la vie pour des écrans géants, les allées de jardin pour des trottoirs roulants. Les barreaux sont sciés sur l’échelle du cœur. J’attends les haut-parleurs diffusant du silence, une source qui chante dans un verre en plastique, une parole d’enfant qui gicle sur la une, la patte bleue d’un rire sur les vêtements du deuil, une soupape en fleur dans l’huile d’un camion, une virgule de douceur dans la masse du texte, la caresse d’une main dans les gants égarés, l’aile d’un papillon remorquant l’horizon. Je ne veux pas d’un Dieu mais d’un homme meilleur. Je ne prie pas les statues mais un tas de cailloux, une meule de foin, une poignée de braises, la brouette appuyée sur son unique roue, la pelle dans la boue, l’appel des forêts, un mot sur le papier. J’attendais sous un arbre. J’attends. La sève monte. J’attendrai sous les feuilles. Les samares s’enfuient comme des billes de flipper. De la leçon du vent à celle de la terre, la phrase est devenue plus grande qu’une armoire. Il me faudra la vider mot à mot, image par image. Nous sommes encore en vie. Nous sommes là, vivants, survivants, et ne sachant pas vivre. Nous pleurons quelque fois. Nous demandons pardon. Nous redevenons petits dans la grandeur du monde.

Publié dans Prose

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Commenter cet article

colette 07/01/2008 14:04

et petite dans la grandeur de tes mots !