À la limite des pages

Publié le par la freniere

De Beyrouth à Kandahar, l’averse du désert est une pluie de balles. Il ne s’agit de plus de gagner le paradis mais de perdre l’enfer. Nos pas creusent un abîme sous la ligne d’horizon. Icare se fait vieux. Ses ailes déboitées perdent leurs plumes. Seules quelques larmes d’enfant le sauvent de la chute, le dernier pas, la prochaine pluie, la dernière neige, le dernier repas du dernier homme vivant. Le lait caille dans les nuages en pot. Les derniers pains du rêve s’acquièrent au couteau. Dans la casserole du ciel un bouillon d’oiseau bleu finira par figer. L’espace a le teint blême. Le temps réclame des dollars comme un médicament. Sur la route qui boite, les souliers répondent à la place des pieds. Les esclaves se cachent derrière un bleu de travail. Ils ne possèdent plus qu’un rêve sans provision, un chèque de bois d’où la sève s’enfuit, une monnaie de singe qui se cherche des sous comme on cherche des poux. Il y a tant de haine entre le monde et l’homme, il faut aller plus loin que le cœur n’est capable.

Tant qu’un peu de lumière tient les ombres debout, que les mots s’échappent du papier et que la source court à la mer, tant qu’on peut faire du plein avec du vide, faire pousser des fleurs avec de l’encre et cracher des pépins sans mordre dans la pomme, l’espoir est en sursis. Ce qui est à portée des enfants reste inaccessible aux hommes. Je prends sur moi les sourires fanés, les promesses rompues, les perles disparues. Avec des odeurs d’amandes, des mots ronds, des images inversées, de phrases de guingois, je fais des entorses à la réalité. La terre vaque à ses fermentations, la sève à la bonté du bois, les abeilles à la douceur du miel. Que m’importe les mots d’aujourd’hui, les textures à la mode. Je veux des mots vivants comme la chair du rêve sur le réel osseux. Il ne faut pas séparer l’homme de ce qu’il aime. Les fleurs sont les plus belles chaises du vent. Il s’y assoie pour prendre du pollen. La mort est déjà dans la terre, donnant la vie à ce qui nait.

Avant les mots, avant même la parole, au seuil des limbes animales, dans les gestes apeurés, dans les feux de brindilles et la chair grésillant, la poésie brillait déjà. Il est difficile de marcher lesté de plomb sur des phrases de verre. Les yeux sont si fragiles, si lourds ce qu’ils voient. Il ne suffit pas de faire parler les choses, il faut parler à travers elles, donner sa chair à l’inavouable. Quand on dort seul, c’est tout le lit qui est vide. Quand on mange seul, la faim n’est qu’un réflexe. On ne veut pas le pain mais le partage du pain. Rien ne justifie l’ordre des choses si ce n’est le désordre qu’il appelle. Il faudrait laisser le monde à lui-même, faire confiance aux arbres, se border les uns les autres, remplacer les sons chargés de cendres et les comptines en sang par le lait des étoiles. Nos pas se font légers dans les dessins d’enfant. Si le monde court à sa perte, je me propose de survivre, d’accompagner l’enfant au-delà de ses pas.

Les curés vont à Dieu comme des notaires, les ouailles en soldats, les marchands avec la main tendue. Il n’y a plus que les athées qui sachent encore prier. Les mots soulèvent l’ombre en cherchant la lumière. Les mots ne changent pas de forme mais de sens. Ils se vident parfois ou se remplissent d’inconnu. Malgré les rives et les hauts fonds, une eau reste sans bords, sans dedans ni dehors. Il y a tant de vide en nous qui attend la beauté, la bonté, la chaleur. On se souvient d’une couleur, d’une forme, d’une lettre oubliée, de la disparition d’une clef sans savoir de quelle porte. Je m’agrippe à la douleur des choses tout autant qu’au vertige. La page sert de pot aux phrases en fleurs. La toile sert de socle aux sculptures de couleurs. L’horizon sert de route aux oiseaux migrateurs. Les traits de l’encre me servent de visage. Je ne peux plus m’asseoir sans les bras du mot chaise. Je gratte les façades pour retrouver la vie. J’appuie ma voix sur le poitrail des rouges-gorges et le courage des mésanges. Une touffe de chiendent cache dans ses ronces une sève de lumière. Mendiant de poussière, je récolte parfois l’obole du soleil.

Publié dans Prose

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