Dis, papa

Publié le par la freniere

(écrit après avoir lu "Lolita" de Nabokov)

- Dis Papa, ça fait quoi quand on a le coeur arraché ?
Dis Papa, ça fait quoi quand ça s'enfuit dans vos cauchemars, un gros
coeur putréfié vous coursant après, galopant et saignant ?

-Ma fille, arrête qu¹est-ce qu'il te prend ?

- Il me prend toi, Papa, c'est ton coeur qui vient broyer mes
cauchemars, qui rentre dans ma chair et me salit ! Arrête Papa de me
dire que tu m'aimes, je ne te crois pas. L'amour n'existe pas.
Illusion, foutaises !
Dis-moi Papa... est-ce que toutes les petites filles ont des papas
comme toi qui leur enfonce ce truc qui dépasse là où ça fait mal ?
Après, je sens comme une grosse bête visqueuse qui broie mon ventre
et déchire mon désir, mon miroir.
Pourquoi tu veux me ressembler, Papa ? Pourquoi quand je me regarde
dans le fond de mon miroir, c'est ton visage en fureur qui se
juxtapose, et cette cicatrice venant s¹enfoncer dans mes globules ?

-...

- Non, ne parle pas, ne me dis rien, je te hais. Tu as tout brisé en
moi.
Plus jamais mon corps ne grandira, et plus jamais je n'aurai le corps
d'un enfant. Aucun homme ne viendra jamais plus m'abîmer. Je vais
partir, me rayer de la vie. Les hommes dans mes rêves, chaque fois
que je veux m'envoler seule et essaie quand même d'en emmener un avec
moi, ils sont cent fois trop lourds et me font retomber en pleine
gravité. Pourtant, n'y a-t-il pas un seul homme qui puisse être léger
et s'envoler aussi, sans m'aplatir au ras du sol et me prendre
férocement ?

- Ma fille, ma chère enfant, mon amour, ma fée, tu es la toute
légère, si légère qu'il faut bien que je t'entraîne dans la terre,
que tu prennes racine.

- Papa, tu es comme ces géants qui emportent les enfants et tuent
leur univers, tuent leur ciel. Je vais partir, m'envoler jusqu'à
l'étoile. Elle m'attend, je l'ai vue briller dans mes envolées
nocturnes. Là se trouve ma place... Je veux mourir, partir en rêvant
pour être toujours dans cette étoile. Dis, mon petit Papa, il faut me
programmer un rêve et pas un cauchemar. Mais peut-être suis-je vouée
à être trop lourde trop le temps ?
Ton cauchemar m'emmènera.

Quelqu'un, s'il vous plait, emmène-moi avec toi dans tes rêves
légers. Je laisse cette lettre pour que quelqu'un veuille me sauver
dans ses propres rêves, je le souhaite si fort...
Adieu la terre, adieu mon Papa.
Dis, quelqu'un... adopte-moi en rêve...


Juliette Clochelune

Publié dans Glanures

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