Sourates minimes

Publié le par la freniere

Chacun en conviendra: il est plus attrayant et -qui sait ? - peut-être même plus efficient de méditer devant les pentes et les neiges de l'Himalaya que devant le mur d'une usine ou un paysage de Bourgogne. C'est que les hauteurs promues au rang de montagnes sacrées passèrent de tout temps pour la demeure des divinités ou pour un axe reliant les énergies du ciel et de la terre. Il est donc naturel qu'elles aient toujours été perçues comme des lieux: privilégiés facilitant l'accès à un degré élevé de sagesse et de connaissance. Est-ce à dire pour autant que cet accès ou ce degré doit être refusé ou rendu plus difficile à tous ceux: qui n'ont pas la chance ou l'opportunité de vivre face à de hauts sommets enneigés ? En fait, ce livre est né en partie d'une conversation que j'eus il y a des années avec celui qui fut alors pour moi un maître à la fois bienveillant et incontesté, fondateur en Bourgogne du Centre tibétain de Kagyu-Ling, je veux: dire Kalou Rimpoché. Un jour que nous étions assis tous deux en haut de la petite colline où se dressait le temple, à contempler les paysages du Morvan, je me pris à lui dire: « Ces paysages doivent vous paraître bien banals, et surtout bien modestes à côté de ceux que vous avez eu sous les yeux tant d'années dans l'Himalaya! Ici, les montagnes ne sont que des collines, et voyez ce rapace qui vole là-haut au-dessus de nous, ce n'est pas un aigle royal, mais une simple buse! Vous ne vous sentez pas à l'étroit ? » A quoi il me répondit avec un grand sourire: « Vous savez, la profondeur des pensées n'a jamais dépendu de la hauteur des montagnes. »

Je m'attendais plus ou moins à une réponse de ce genre, mais venant d'un maître tibétain doué par ailleurs d'un fort humour, elle ne fit que confirmer ce qui, pour moi, était depuis toujours une évidence: à savoir qu'il n'y a pas de lieu privilégié pour accéder à la vérité et à l'intelligence de ce monde et faire l'apprentissage et la connaissance de soi-même. Une simple motte de terre peut vous livrer autant de secrets qu'une montagne, et la lumière d'un ver luisant, surprise au crépuscule dans le foisonnement des herbes, autant d'éblouissements que le scintillement des étoiles. De la même façon, l'écoute des bruits les plus courants ou des voix les plus familières émises dans le monde qui nous environne peut être aussi nourricière, révélatrice et fondatrice que celle des sons et des rumeurs qui nous parviennent des antipodes de la terre ou des hauteurs du ciel.

 
Jacques Lacarrière

Publié dans Glanures

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