Être poète

Publié le par la freniere

Etre poète, c’est ne prétendre à rien et vouloir tout. C’est d’abord accompagner et chanter la rebellion. C’est en même temps désirer le luxe : chanter les oiseaux dans le ciel, s’extasier devant le printemps ou s’occuper d’une de ces choses si graves dont se préoccupent certains de mes pairs comme transcrire en rimes un bulletin météo. Je pourrais, tant que j’y suis, offrir à l’éventuel lecteur un flacon de Valium.
Pourquoi écrivez-vous, nous demande-t-on, au lieu de poser la question au juge qui délivre une réquisition contre des ouvriers en grève. Mais pour certains, comme pour moi, ceci est la négation de la poésie. Cette poésie-là ne figure pas agenda.

Etre poète, c’est ne prétendre à rien et vouloir tout. Quand on écrit un poème, on écrit toujours le seul poème possible, c’est-à-dire le prochain et on caresse le vœu qu’il se mue en tag, comme il y a dix mille ans mes ancêtres à moi gravaient sur la roche des tags auquel on a donné le nom de « gravures rupestres. » Aujourd’hui on réprime les tagueurs car ils s’approchent trop près des murs gris derrière lesquels on viole les filles.

Quand on écrit on se souvient de tout. On se souvient que la poésie est la première parole. Parole de révolte. Parole brimée, étouffée, empêchée par les uniformes et l’incompréhension de se faire entendre. Parole qui, en premier, vient à manquer. La poésie interpelle la quiétude et le silence, silence des consciences menottées à leur confort. La poésie assume alors la fonction d’être l’empêcheur de béer en rond et en chœur, pareille à un gros nuage prêt à crever. La poésie est l’inverse de la solitude. Car la solitude, elle, porte des noms. La solitude c’est le silence qui dure et nous tue. C’est aussi notre asservissement, l’opposé de la rébellion. La poésie c’est l’adolescence, l’adolescence qui s’étonne de tout, l’adolescence si prompte à la révolte. Mais la poésie est souvent une plaie, une plaie qui s’insurge contre d’autres plaies comme un pleur d’enfants, la faim d’un homme, la soif d’un nomade ou les gémissements de l’amante.

La poésie peut-être aussi l’erreur souhaitée. Ainsi j’ai affirmé dans mon « Chant d’impatience » - publié il y a 18 ans- que « l’écriture est l’antichambre du suicide. » Dix-huit ans après je suis là, rectifié par la vie : c’est l’exil qui est l’antichambre du suicide.

Dans l’exil, on s’inspire du chant funèbre de l’absence et on écrit la pluie sur son visage recouvert de sueur, le vent sec et amer sur la peau nue, la morsure du froid et le sel sur la plaie. J’ai alors préféré achouik à mon « Chant d’impatience. »

En son secret et en public, le poète se veut porte-parole des réfugiés du Darfour, des Far colombiennes, des paysans de Birmanie, des jeteurs de pierres palestiniens, des berbères dispersés et se sent chez lui « partout où l’homme se redresse. » Il s’autoproclame sentinelle du monde et, par une perversion naturelle et ponctuelle, la poésie devient traumatisme auquel on s’habitue et elle s’accomplit en se nichant dans une perversion durable. Il est des poètes qui furent contraints à l’exil tels Victor Hugo dont on ne cesse de célébrer le centenaire. Son humanisme sélectif ne s’exprimait que s’agissant des Français, et une classe définie de Français. Celui qu’on qualifie de « père des poètes » a gardé un silence qui n’avait rien de poétique lors des conquêtes coloniales ou, pire, lors des enfumades de mes compatriotes du Dahra. C’est dire la différence avec un Villon ou, plus proche de nous, Nazim Hikmet, cet habitant du monde né en Anatolie d’où il nous a fait le récit de sublimes « Paysages humains ». Il est donc, hélas, interdit de céder à cette coquetterie qui fait qu’il est de bon goût, dans les salons douillets, d’admirer Victor Hugo. Une fois ce seuil franchi, il n’y a plus qu’à se mettre en extase devant le talent de Céline, fasciste devant l’éternel.

Certains d’entre nous se disent internationalistes alors qu’il serait plus élégant , et surtout plus neutre, pour certains scribes à l’écriture asexuée de se dire « citoyen (ne) du monde. » comme ils disent une autre fumisterie du genre « l’art pour l’art. » Qu’apporte-t-ils donc à ce monde dont on prend tout ? Pour ceux-là la poésie est juste bonne à faire frémir des vieillards gâteux. Ce sont aussi les mêmes qui nous reprochent de « trop rêver » parce que le rêve, comme la vérité, est révolutionnaire, disait l’autre en ajoutant : « Il faut rêver. »

En Numidie, la poésie est une tradition qui, telle l’espoir, colle à la peau. Chaque berbère se croit sniper du verbe et s’étonne que d’autres poésies se fassent l’écho de sa poésie. C’est peut-être pour cela que je nous sommes un désespoir de l’intégration, car l’intégration exige d’être une branche sèche d’un arbre mort. Or notre arbre ne mourra pas et on transporte ses fruits comme on transporte son baluchon en attendant de trouver un chez soi. Et chez nous c’est la Numidie, ce fantôme qui habite nos insomnies. Les nuits d’exil sont aussi blanches que les neiges de mon Djurdjura et aussi sèches que le sirocco et je fais des rêves aussi colorés qu’un tindi un soir de paix.

Voilà : je cherchais une chute à cette divagation immodeste et je viens de la trouver en l’héritage de Jean Senac, un poète d’Algérie, un poète assassiné : « J’ajoute les points, les virgules. Soyons humbles : sans les Hommes je ne serais qu’arbre sec. »


Djamal Benmerad

Publié dans Glanures

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