La mort n'est pas la fin

Publié le par la freniere

L’hiver, mes mots s’habillent de neige pour aller balader. La vie à l’état pur étincelle parfois entre les conifères. Je n’ai pas besoin de l’amour d’un Dieu. J’ai celui des chevreuils et des arbres. Il n’y a qu’une porte de papier entre le rêve et le réel, une tache d’encre pour atteindre la mer. Je cherche l’âme en écrivant, du plus infime à l’infini, de la poussière dans l’œil jusqu’au pollen du soleil. Lorsqu’on s’assoit par terre, on est plus près du ciel. J’écris sous la lumière d’un arbre, sur le papier du sol, avec l’encre des pas. Le temps est toujours devant. Ce n’est pas l’avenir mais la route. La prose des journaux est un orphelinat. Je préfère la poésie où se retrouvent les mots abandonnés. Je n’ai souvent besoin que de la foule des herbes, la présence des morts, l’applaudissement des vagues quand je trouve un mot juste. Le hurlement des loups est une réponse au désespoir. On ne coud pas les mots. Ils doivent tenir ensemble comme les grains de blé.

Les corbeaux sur le fil sont les notes noires du temps, celles qu’on voit avant de les entendre. Des siècles passent entre les mots comme l’espace dans un pas. Les avions ne mènent pas plus loin que le regard d’un enfant. Le dernier mot écrit se souvient du premier comme la dernière vague engendre la prochaine. Un seul regard embrasse ce que l’on ne voit pas, la sève des semences dans le noir de la terre, le vol qui façonne une forme d’oiseau, les doigts du vent sur le poing d’un rocher. Les paupières de la nuit ferment les yeux du jour sans oublier le soleil. Une pomme en tombant trouve la bouche de l’humus. La terre par la source cherche à prendre le large. Même les racines aspirent à voler. Elles referment leurs doigts sur une poignée d’eau. La mer ne finit pas où commence la terre. Elle prolonge le ciel. La mort n’est pas la fin mais le commencement. Chaque pas sur le sol laisse une empreinte sur le temps. Chaque montre au poignet met le présent en laisse. J’avance les bras nus en quête d’infini.

Sur la plus haute branche, le tremplin d’un oiseau continue de vibrer. L’eau force les serrures qui retiennent la terre. L’invisible surgit en fœtus de boue, en promesses d’argile, en esquisses de grès. Dans l’univers du minuscule, le trajet de la graine à la fleur est un voyage cosmique. Il a fallu des années-lumière pour que la sève monte. Il a fallu du froid pour habiter les grottes. Il a fallu du feu pour apprendre à parler. Des phrases éclatent sous mes dents comme le rouge des grenades éclaboussant la bouche des enfants, le sucre des bleuets sur les terres brûlées. Le chant le plus fragile est celui des rochers. Les abeilles s’interpellent entre les pissenlits. Le vent seul remarque tous leurs appels de phare. C’est la tendresse au poing qui s’ouvre comme une fleur, c’est le cœur près des lèvres qu’on arrive à écrire.

Les arbres se tiennent sur une jambe, tout prêt à s’envoler. La pluie dépose la vie sur l’écorce du corps. Le vent laisse tomber ses rides sur le visage d’un ruisseau. Le bec d’une branche picore l’eau du ciel. Prenant les vers de terre pour des pelotes de laine, les racines aux moustaches de chat s’enroulent dans la terre. Sans aucune pudeur, le fleuve passe sa langue entre les lèvres du rivage. Les colibris canotent sur la houle des fleurs. La sève monte dans les flacons des fruits comme une bulle de mercure façonnée par l’été. Le ciel s’entoure de mille miroirs de pluie sans reconnaître son visage. Il dissimule ses rides dans le frisson des gouttes. La terre se refait un maquillage de rosée. Le vent, la pluie, la sève, le soleil se retrouvent pêle-mêle dans un bouquet de fleurs.

À force de dessiner des barreaux, on oublie les échelles et l’on se fait des cages. On oublie les oiseaux, les fleurs, le soleil. On met du noir partout. On met le doigt dans l’engrenage et nous voilà soudés sur une chaîne de montage. On ne déneige plus que les entrées de garage. Quand les chiffres en viendront manquer, nous reviendrons aux mots. Mes poèmes grelottent. Ils ont faim. Ils ont soif. Ils ont de longues jambes et des mains de lutteur. Ils cherchent un grand lit calme dans ce monde guerrier, des pas de passereaux furtifs entre les pierres, une plage de verdure parmi les cendres mortes, une verticale bleue dans le désodre horizontal, l'espoir de la sève dans les fibres du chêne. Un peu de neige attend les épaules de l’arbre. Une fleur animale laisse traîner ses pattes dans un carré d’humus. La pluie tombe dans la sébile de la terre, cette mendiante fourbue trop troussée par les hommes. Dans la maison des pauvres, un bouquet de fenêtres embrasse les oiseaux. La mort n'est pas la fin. J'entends battre en chacun le coeur du premier homme.

 

Publié dans Prose

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