Derrière l'écran

Publié le par la freniere

La beauté trop visible n’est souvent qu’un écran. Son insistance cache un vide. On voit les choses sans voir ce qu’elles sont. On voit les gens sans voir ce qu’ils voient. On dit les mots sans savoir écouter. La présence n’est que la pointe de l’iceberg au-dessus de l’absence. C’est cette absence qui nourrit les pensées, les gestes, les désirs. Son vide fait le plein qui nous habite. Lorsque la neige interroge le froid, le feu répond aux questions de la flamme. Dans le cortège des railleurs, je bifurque sans cesse vers le tumulte des forêts. Je tends l’oreille au murmure des plantes. Je tends les bras à la caresse du vent. Je donne la main aux vagues des ruisseaux. Je dis oui, simplement, à tout ce qui m’effleure. Il n’y a d’étrangers sur terre que ceux qui se croient maîtres. Quand je mâche mes mots, je ranime le feu des rêves portés pâles. Je dépouille l’enfant des bandelettes du temps. Il galope sur le cheval de l’aube entre les morts et les linceuls. La plus haute cime de l’homme commence par le bas.

Tous les bourreaux sont ivres de victimes. La souffrance est leur pain. Ils ne connaissent pas les ronces de la honte. Il ne s’agit pas que les assassins se donnent la mort mais que les hommes se relèvent et apprennent à marcher, qu’une mésange traverse la forêt des corbeaux sans qu’on vole son nid, de briser les mirages en mille images vraies. La cigale se méfie du combat des fourmis. Des lèvres de l’enfance au sourire fugitif des rides, j’ai payé mes jours avec le rêve. C’est le seul pain que je possède. Au flanc de la montagne, je m’accroche à la poussée des plantes, à l’ombre des falaises, au refuge d’un volcan (merci Langevin). L’insomnie des paupières colore les nuits blanches. Le monde qui nous manque est celui qui nous fait.

Un enfant dans ma tête pousse toujours un ballon. Un vieillard se souvient sur la berceuse des neurones. Ma mère m’appelle pour souper. Mon amoureuse chante au milieu des synapses. Les mots nous sont donnés comme un germe de vie dans le ventre du temps. J’écris avec les mains d’un accoucheur, sans le forceps des idées. Tous les poèmes du monde sont écrits par un seul. Chacun les réécrit à sa façon. Chacun les lit à sa manière. Il n’y en a pas un seul qui soit pareil à l’autre. Ne cherchez pas ici un jardin de curé ni un ménage d’encaustique. J’écris avec le poil dressé d’un loup, la mûre aux crocs de ronce, la poussière des pas, la résistance du roseau devant les bulldozers, le jet d’encre du ciel sur la page du cœur.

L’odeur de ce qu’on mange traverse la parole, de l’ail à la muscade, du thé vert au litchi. Je laisse les libellules se poser sur la page, les fourmis grignoter la chair des voyelles. Le rêve est un grain de cumin parfumant le pain frais. Chaque feuille d’un arbre est le calligraphe du soleil. Les lettres épousent les courbes des collines, les méandres de l’eau, les sentiers en dos d’âne, la forme des andins. Les points et les virgules en deviennent invisibles comme l’ombre des arbres au milieu de la forêt. La terre n’est ni bonne ni mauvaise. Il s’agit de planter ce qu’il faut. J’écris avec les graines que m’apporte le vent, avec des mots offrant ce qu’ils ont de bonté. Les modes passent, les feuilles tombent, les mots changent mais jamais la façon qu’ont les mères d’aimer.

Aucun feu ne réchauffe les larmes de l’hiver. Sur le bord de la fenêtre, une mésange flotte dans sa pèlerine de neige. Est-ce moi qu’elle regarde ou les mots sur la page ? J’ai encore à apprendre le langage des bêtes, les lignes qui se croisent sur la paume des choses, les doigts tissant la laine, les yeux ronds des carouges dans leur cagoule noire. Le monde conçu par l’homme n’existe que pour lui. Je n’habite pas ce lieu mais l’appétit d’aimer, la soif de tendresse. Nous sommes faits comme les comètes, d’un peu d’eau et de feu, de vent et de hasard, de la lumière des méduses qui méduse la mer. Le bris d’une métaphore m’entrouvre l’infini. Le rire d’une vitre laisse passer l’espoir et le chant des oiseaux. Le silence confond les vivants et les morts, la laine et le mouton, la terre et les semences. Les mots qu’on n’a pas dits, les caresses oubliées, nous en payons l’absence. La trace de nos actes se lit sur nos visages. Je porte dans ma voix ma mère encore présente, les cris d’un nouveau-né au ventre de ma fille.

L’impuissance des larmes n’empêchera jamais la force d’un regard. Je dessine les mots comme on ramène la terre autour des rosiers ou comme on souffle sur l’amour. Ce qu’on ne voit pas de l’arbre réside dans ses fruits. Il s’élève en saveur tout autant qu’en hauteur. C’est ce qu’on ne voit pas qui produit le visible. C’est le silence qui porte la musique. L’ordinaire s’exerce à créer l’impossible. À l’instant où l’encre coule sur la page, je ne sais pas encore ce que seront les mots. Ce que l’on crie sous les néons finit par enterrer la voix. Ce qu’on écrit en cachette, tournant le dos à la terre, finit toujours par éclairer. Il n’y a pas d’or entre les pages mais une poignée de neige. Écrire, c’est construire une maison sans jamais l’habiter. Elle reste ouverte aux étrangers, aux oiseaux de passage, aux morts qui se cherchent dans les mots oubliés.

Publié dans Prose

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