Le poids de l'habitude

Publié le par la freniere

Toute frontière est celle de la peur. L’ignorance de l’autre engendre les conflits. Les hommes sans lumière inventent des héros, des statues, des médailles. Les héros d’une armée, ce sont les déserteurs. Ils lâchent le fusil pour embrasser la terre. Ils préfèrent la peau à la soie des drapeaux, la chair qu’on caresse à la chair à canon, le murmure des fleurs au vacarme des balles, la treille des raisins au treillis de combat, l’épine dans le pied aux marches militaires, le frisson d’une idée au nerf de la guerre, la déraison d’aimer à la raison d’État. Le nombre des victimes ne change rien à l’horreur de la guerre. Le nombre des serrures n’augmente pas le prix de la liberté. Le poids de l’habitude n’est que le poids des choses qu’on achète ou qu’on vend. Le ciel n’est pas gris ni rose mais deux corps séparés s’unissant dans l’étreinte.

Les banquiers sont des abeilles qui ne savent pas voler. Ils se moquent du miel et butinent l’argent. Ils volent le butin en écrasant la fleur. On devient bourreau par peur de l’amour qu’on ne saura donner, fonctionnaire par peur de la vie, soldat pour croire en Dieu. On devient riche par pauvreté du cœur. Le talent qui ne sert pas la vie ne reste qu’un talent. Il meurt de ce qu’il sert. Quand on ne tue pas pour vivre, on meurt de ce qu’on tue. Chez les Amérindiens, la chasse est une communion. Il en va de même chez les bêtes. Je dénonce les plantes qui poussent pour se vendre. J’exige pour les hommes la gratuité des choses, un monde moins menteur, un amour plus présent. Nous sommes quelques-uns à tenir tête au cash. Nous rendons à la vie les mots qu’elle nous prête. De l’autre côté du mur, il y a toujours l’espoir. Le grincement d’une porte est le cri d’un appel. Il suffit d’une fenêtre pour voir l’horizon. La rosée d’un regard rafraîchit le matin. Un cri d’oiseau traverse l’heure. Le regard d’une fleur se pose entre mes pieds. Un galet roule sous mes pas. Je les porte avec moi pour traverser le jour. Je cherche sous la peau du rêve tout l’invisible du réel. Dans la lumière des choses, même l’ombre m’éclaire. Les épines sont douces aux ramasseurs de mûres. La beauté simplifie la douleur des questions. L’écriture du ciel n’a pas de signature si ce n’est le paraphe d’une fleur, le nom secret des pierres, le prénom d’un ruisseau.

Les vieux ne portent pas de montre. Leurs mots sont les habits du temps. Ils redressent les virgules comme un revers de manche. Leur ouïe rétroactive entend leurs pas d’enfant. Elle mélange les secondes avec les années. L’écriture est sourde. C’est l’oreille du lecteur qui fait vibrer les mots et met au diapason la harpe des images. Les pages, même blanches, restent imprégnées, du gras des fautes. Les mots y cherchent le pardon. La terre s’use sous les pas. L’eau a pour elle la patience et le temps. Ce sont les rives qui s’écroulent lorsque monte la crue. Les vagues bougent comme des oiseaux sans ailes. Les pierres ont beau se taire, se buter, s’arc-bouter, on ne réduit pas les tempêtes au silence. Quand les bêtes s’enfuient, il est déjà trop tard. La mer reprend les terres qu’on lui avait volées. On cherche le salut dans une voie de secours sans voir dans l’orgueil la cause du naufrage. On écope les larmes avec des yeux troués.

Je vois le ciel à travers ma tête. Les neurones grelottent sous la couette des idées. Je m’accoude au balcon dans une lumière pâle. Un grand fleuve de neige fait dériver le cœur. Les arbres attendent le printemps pour que pleure la sève. Les yeux noirs des bouleaux sont aveugles en hiver. Le vent étouffe sous la neige les paroles de l’air. Les lacs vus d’en haut ont des rides sans fin. Le vent laisse paître dans la cour un troupeau d’arbres nus. Il sert de berger à la meute des nuages. Je n’attends plus le facteur. Les étoiles une à une me donnent des nouvelles. Les plantes me font signe d’une saison à l’autre. Chaque vol d’oiseau est une lettre d’espoir. J’ai beau écrire en hâte comme un condamné à mort, je n’aurai jamais le temps de remercier chacun pour un simple sourire.

Parfois la vie me prend entre ses bras et m’embrasse. Il arrive aussi qu’elle me rejette comme un vieux bas troué. Quand le trou s’agrandit, la route vient s’y perdre. Je dois marcher à l’intérieur de moi. Je dois trouver ma route sous les phrases, le ciel entre les mots. Il y a des petits tas de terre au bout de chaque ligne, une goutte d’encre forme un lac. J’y pêche avec un mot des truites imaginaires. Ça me rappelle le temps où je jouais dans le sable. Le monde entier tenait sur un petit bout de bois, la ligne d’horizon sur un bout de ficelle. J’ai troqué ma télé pour un ver de Guillevic, mon camion pour un loup, ma loupe pour un rêve dans la corbeille des pages. J’écrirai tout au long de l’hiver, tant qu’il y aura du bois, de la neige, du froid. J’écrirai sur le givre ou les flammes du poêle. J’écrirai sur la neige avec des pas d’oiseau, sur la tôle du toit avec des gouttes de pluie. J’écrirai sur le ciel avec le vent du nord. J’écrirai sur la table avec la faim au ventre, un verre plein de soif, une assiette ébréchée. Je dessinerai les rides sur le rempart des rôles. J’effacerai les chiffres sur celui de l’argent. Je n’ai plus peur d’écrire des mots comme la mort, le pardon, la pitié, de brandir l’espérance entre la peau et le fusil, de nommer l’infini avec son nom de chair.

Publié dans Prose

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Commenter cet article

colette 23/01/2008 13:52

tes mots, éclats de ciel...merci !