LaFreniere&poesie
photo: Michel
Mallet
Salut à tous ! Je ne suis pas présentable, paraît-il. J'ai
habité treize ans avec un loup, c'est vous dire. Chez moi il y a des vaches qui volent, des pierres qui pondent, des oiseaux que l’on trait et les montagnes de roches voyagent en camion. Ailleurs
je ne sais plus trop bien si les trains partent à l'heure, si les chenilles chantent ou font du pouce. Quand il pleut, les arbres explosent en silence.Je n'ai qu'un bac en rues, en trottoirs, en
tavernes, un doctorat d'espoir. J'ai pris les mots où ils étaient, dans
la bouche et la rue, loin des grammaires, des dictionnaires et des académies. J'ai appris à écrire dans les tavernes et les restaurants cheap, sur le skaï des minounes et les toilettes de
gare. J’élève des poules pour pondre des poèmes. Et même des lapins dont je me sers des oreilles pour capter la parole. J’écris à grandes pelletées de phrases qui font un bruit de
terre en tombant. J'écris au fil à plomb. Je
me nourris de terre, de pollen, de cailloux. Je ramasse les virgules dans les armoires aux feuilles et l'eau blanche des songes dans la paume des rochers. Je mange les pépins pour renaître en
pommier. Je trace l'étoile du Berger dans la laine encore fraîche. J'arrache les larmes au cimetière, les minutes à l'horloge. Je promène un jardin au bout d'un baluchon.Ce matin je me suis posté
pour aller vous rejoindre. Je serai dans l'enveloppe. La boîte à malle s'est perdue. Le facteur s'est pendu. La postière est enceinte et ce n'est pas de moi. J’ai toujours écrit sans savoir
comment ni pourquoi. Je continue pour les mêmes raisons.
Jean-Marc La Frenière
Gérald Godin est né à Trois-Rivières en 1938.Il a participé à la fondation de la revue Parti Pris et a dirigé de 1969 à 1976 les éditions du même nom. Il a fait paraître depuis 1960 sept recueils de poésie dont les plus connus sont Les Cantouques, Sarzènes et Soirs sans Atout. Il fut élu député pour le Parti Québécois en battant le premier ministre de l'époque, Robert Bourrassa, dans son propre comté. Victime d'une tumeur au cerveau, il surmonta son handicap et devint ministre peu après. Les poèmes qui suivent datent de sa période de réhabilitation.
PARCE QUE
Parce que chaque atome de chaque objet
le fait exprès pour le contredire
manche de manteau manche de veston
chaque atome de chaque bouton de chemise
chaque atome de chaque noeud de cravate
chaque atome de chaque lacet de bottine
parce que chaque logiciel
de chaque geste de la vie quotidienne
a explosé dans son planétarium
parce qu'il frappe
tous les cadres de porte
avec son épaule gauche
parce que les neurones qui règlent le traffic des mots
lui font des embouteillages
et que souvent ses mots sortent
bumper à bumper comme les chars à cinq heures du soir
quand il veut parler
parce que la commisure gauche de sa bouche
ne retient pas son manger
parce qu'il passe sa journée
à chercher des choses
qu'il n'a même pas perdues
LAISSEZ-LE
Et celui qui
pas pour mal faire
pas pour mal faire
prononce à sa place le mot qu'il cherche
eh bien ! il retarde sa guérison
pas pour mal faire
pas pour mal faire
car quand il cherche ce maudit mot
quand ce qu'on appelle un cérébro-lésé cherche un mot
ses neurones tendent les bras dans le vide
branches d'arbre agité par le vent
ses neurones tendent les bras dans le vide
pour poigner à pleines mains
le mot qui est là sur le bout de sa langue
et quand il l'attrape
quelle joie !
j'm'en viens ben
laissez-nous donc tranquillement chercher nos mots
laissez-le donc
bégayer
TON NUMÉRO
- Quoi tu te souviens plus de mon numéro ?
- Écoute mon vieux moi tu sais
on m'a enlevé une tumeur au cerveau
de la grosseur d'une mandarine
eh ! bien
ton numéro il était dedans
| Poésie | 1960 | |
| Poésie | 1962 | |
| Poésie | 1963 | |
| Poésie | 1967 | |
| Poésie | 1975 | |
| Poésie | 1983 | |
| Poésie | 1986 | |
| Poésie | 1987 | |
| Poésie | 1993 |
Portraits de mes amis
C'était une génération
de produits hautement inflammables
hommes d'amadou hommes d'attisée
hommes en fagots
qui ne demandent qu'à brûler
abandonnés parois pour une fin de semaine
on entend crépiter leur coeur
sur les tables de chez Harry
ils se consumaient d'amour
en d'interminables incendies
ils n'avaient plus de larmes
ils n'avaient plus de hargne
ils n'avaient plus que les sursauts
de leurs années en lambeaux
pour tout coeur souvent
ils n'avaient que braises
et pour tout souvenir
que cendres
mais ils sont prêts à tout recommencer
dès la prochaine poudrée
GODIN, Gérald, Sarzènes, Écrits des Forges, 1983, 55 p.
T'en souviens-tu, Godin ?
T'en souviens-tu, Godin
astheure que t'es député
t'en souviens-tu
de l'homme qui frissonne
qui attend l'autobus du petit matin
après son chiffre de nuit
t'en souviens-tu des mal pris
qui sont sul'bien-être
de celui qui couche dans la neige
des trop vieux pour travailler
qui sont trop jeunes pour la pension
des mille métiers mille misères
l'amiantosé le cotonisé
le byssinosé le silicosé
celui qui tousse sa journée
celui qui crache sa vie
celui qui s'arrache les poumons
celui qui râle dans sa cuisine
celui qui se plogue sur sa bonbonne d'oxygène
il n'attend rien d'autre
que l'bon dieu vienne le chercher
t'en souviens-tu
des pousseurs de moppes
des ramasseurs d'urine
dans les hôpitaux
ceux qui ont deux jobbes
une pour la nuitte
une pour le jour
pour arriver à se bûcher
une paie comme du monde
t'en souviens-tu, Godin
qu'il faut rêver aujourd'hui
pour savoir ce qu'on fera demain ?
GODIN, Gérald, Les botterlots, Montréal, L'Hexagone, 1993, 80 p.
J'écris avec la terre, Éditions Chemins de Plume, Nice, 2012
La matière du monde, Éditions Trois-Pistoles, Trois-Pistoles, 2012
D'un mot l'autre