Au pied de la lettre

Publié le par la freniere

Je prends les mots au pied de la lettre et les chausses comme je peux. Je les prends au mot. Je les arrange aux convenances de ma respiration et j’en tire les conséquences au lieu de tirer du gun. Je suis un passionné. Je cherche un mot qui ne pleure pas, un seul petit mot. Tant de phrases portent le deuil. J’existe depuis des millénaires, depuis le premier homme. Quand je dis je, c’est de lui dont je parle. J’écris avec des mots qui travaillent au corps, des mots de rien qui veulent grandir. À chaque matin, j’enterre la mort dans une phrase. J’ai appris de la pomme beaucoup plus que des hommes.

Je prends les mots au pied de la lettre. Chaud et Froid se promènent ensemble, l’un vêtu jusqu’aux oreilles et l’autre en caleçon. Mort et Vie s’engueulent à chaque bout de la table. Je sers aux mots une bolée d’air frais, un petit pain d’espoir, un petit peu de moi. Je leur prête mes lèvres et ma folie d’enfant. Mes voisins verts sont des arbres, de grands parcs d’oiseaux. Le vent berce les œufs dans leur landau de feuilles. On nait toujours un peu avant sa mort, le temps de s’habituer. J’ai déjà mes os blancs prêts à servir de flûte. Le monde frappe à ma fenêtre, les moineaux, les peupliers, la neige qui sourit. Je leur ouvre ma page comme on ouvre sa porte aux voyageurs étranges.

Je prends les mots au pied de la lettre. Ils viennent à moi les mains pleines échanger leurs images pour quelques gouttes d’encre. La pluie tombe dans ma sébile de mendiant. J’en fais des sources et des rivières, quelque fois la mer ou un grand fleuve amer. J’ai appris à parler dans les bras de ma mère. Je parle encore ma langue maternelle. Ce sont des mots qui battent dans le muscle du cœur. J’en ai fait mon pays. Le mot oiseau,  j’ai du le prendre au vol quand j’étais un enfant. J’en ai volé bien d’autres en vieillissant, sur le comptoir des bars, dans les pages des livres, dans la bouche des femmes. J’en écrirai encore lorsque je porterai la chemise des morts.

Je prends les mots au pied de la lettre. Une tige de sécheresse peut devenir un pain. Le gant perdu peut retrouver la main qui le rendait vivant. À la gare des mots, un train en cache d’autres, une valise vide se remplit de promesses. J’écris comme je marche, quitte à inventer la route comme j’invente la phrase. Je remue sous mes pas une terre pleine de lèvres. Je jette l’encre parfois comme on crache dans l’eau pour se sentir un homme. De phrase en phrase, l’horizon se rapproche. Aucun homme ne meurt d’être resté debout. Le soleil chaque matin nous remet sa copie que le vent contresigne. C’est le journal que je lis en prenant mon café.

Je prends les mots au pied de la lettre comme une poignée de main. Je regarde ma montre et n’y vois que des mots. Il est deux phrases et quart à la page du jour. Marcheur somnambule, je prends le temps de mesurer la terre d’un très long souffle humain. Je tache l’eau de pluie de mes semelles d’encre. J’apprends la vie par le pollen, la sueur et le thym. J’apprends ma blonde par les caresses et la tendresse par mon loup. Une mésange dans ma tête couve les mots prêts à éclore. Les mains douces des morts me guident sur la route. Céline et Jacqueline font un raffut d’enfer et se moquent de moi. Si on ouvrait mon corps, on trouverait mon cœur plié en quatre comme une lettre d’amour.

Je prends les mots au pied de la lettre. Je pars de rien pour arriver à peu, pour allumer un feu avec deux bouts de bois. Je joue du coude entre les mots pour le plaisir du geste. Je n’invente rien. Je prends les mots qui traînent, les mots qui tombent des nues et de paniers percés. Je prends des pierres entre mes mains pour écouter la terre avec sa voix de gorge. Je vole des vagues n’importe où pour entendre la mer. Je ferme la lumière pour voir sourire ma mère. J’ouvre la porte aux survenants, au monde tout étonné de n’être plus du monde. Je ne cherche pas la gloire ni l’éclat des néons ni les flashes du strass. Je ne joue pas de la trompette mais de l’ocarina, du violon de papier ou de l’harmonica. J’avance à pas de loup dans la forêt des mots, sur une terre sémantique. Je n’en sortirai pas sans colmater le cœur d’une simple rustine, sans écoper l’immonde, sans extirper le pain dans le ventre du pire. Je ne me tairai pas, quitte à mourir debout, un poème à la main, un seul vers, un seul mot, le cri d’une voyelle s’échappant d’une grotte devant le premier feu.

Je prends les mots au pied de la lettre. Un part du jour se noie dans les eaux trop profondes. On ne voit pas les graines qui dorment sous la neige ni les étoiles encore vivantes. Mon âme est née bien avant moi. Je la poursuis en écrivant. Le vrai visage n’est pas dans celui que l’on montre. Il est à nu dans le visage des mots. Quand il pleut sur le toit, c’est un peu de la vie qui retombe en enfance. Les longues jambes de l’eau font le mur de l’école pour aller jouer dehors. Je fais le bouche à bouche au vent qui meurt. Je sais faire silence quand la fourmi s’accouple avec les planètes, quand la source paraît sous les souches du hêtre, quand les formes surgissent de l’informe et du vide, des courbes de Courbet aux splash de Pollock. Une voix parle en chacun de plus loin que chacun, du fond de ce passé que l’on croyait perdu comme ces étoiles éteintes dont l’éclat brille encore.

Je prends les mots au pied de la lettre. Nous ne sommes vraiment morts que quand les morts nous quittent. Je prends les morts au pied des mots pour les garder vivants.

Publié dans Prose

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deun 27/01/2008 18:45

Bonjour, et interressant votre blog. Je vous propose, quand à moi, de découvrir une théorie sur l'univers, via mon blog, qui bouscule les idées reçues!Bonne continuation,Denis