La bouche pleine de bruit

Publié le par la freniere

Les cicatrices de l’homme défigurent la terre. Je ne dors pas du sommeil des bourreaux. J’apporte à l’insomnie le sel de la mémoire. Quand les banques sont pleines, je vous apporte mes mains vides pour y mettre les vôtres. Nous ferons l’accolade aux oiseaux de passage. Je passe de mot en mot comme on franchit l’abîme. On n’entre pas dans la lumière avec une grosse valise ni la bouche pleine de bruit. Tout ce qui brille est un feu que l’on vole au soleil. Rien ne m’arrête. J’avance les pieds nus dans la neige encore chaude. J’apprends depuis l’enfance à conjuguer le verbe aimer. C’est au présent surtout que le verbe résiste, entre la forme et le fond, entre la chair et l’os, entre la terre et l’eau. Je n’avance pas nu comme le roi du conte, j’arrache leurs habits à ceux qui se croient rois. Il ne faut pas laisser la paix dans les mains d’un soldat, il en ferait des balles. La chlorophylle du jour se digère la nuit. Portant plus haut la vérité des racines, la terre s’élève dans sa robe d’eau noire. Ses rêves se réveillent en bourgeons. Le gargouillement des mousses soulève les fougères. Sans craindre les récifs, le pollen fait du crawl sur les vagues de l’air.

J’ai jeté la clef froide des portes condamnées. Je ne cherche pas l’homme où les lampes se taisent. Je ne respire plus dans les poumons du gel. Mes pas ne tournent pas autour d’une horloge. Quand le temps coince à la même heure, les secondes s’enfuient et je marche avec elles. La poésie ne donne pas que des mots, elle donne aussi des coups. Ne cherchez pas le sens dans les mots. Je suis un papillon étourdi de couleurs. Je bats de l’aile sans apprendre à voler. Il y a toujours en nous un animal ancien, une plante future, une terre à défendre. Cet homme dans la foule que l’on ne voit jamais, il porte cependant tous les rêves du monde. La forêt parle dans la souche et les feuilles qui naissent. Elle fait bouger la page et les racines de l’encre. Quand le soleil se couche, l’horizon le relève. Quand la lune s’immole, elle renaît en rosée. Je ne suis pas la corde jusqu’au nœud qui étrangle mais j’en fais une mèche, une échelle, un hamac de chanvre. Le malheur est étanche. Seule le bonheur parfois y pénètre en douceur et lui laisse des miettes.

Dans tout ce que l’on mange, il y a du soleil. J’entends le rire de ma mère quand je mange des fraises. J’écris sans ligne directrice, avec des pointillés qui giclent comme un fruit. J’aimerais que la page soit pleine de saveur et que l’odeur de l’encre soit celle de la sève. J’écris si près du cœur qu’on entend l’invisible. J’écris avec du vent, des épines à la gorge, du sang dans les poumons. Je garde de chaque arbre une écharde à la main. Les questions sont trop lourdes. Elles voutent mes épaules mais un vol d’oiseau me redresse l’échine. Je pousse du crayon la barre d’horizon comme un oiseau agrandit l’œuf à la dimension du ciel. Les bras écartés dans le foin du réveil, fermant les yeux des chiffres, je marche dans les mots. J’ai mis mes bottes à vache et mes rêves en sautoir.

Quand je quitte mes bois, c’est pour écrire je t’aime dans les sirènes d’alarmes et la chair des néons. Que puis-je faire d’autre avec mon muguet tout fripé dans la main ? Ceux qui nous tirent dessus, je leur souhaite l’amour. Peut-être que leurs poings deviendront des caresses. J’ai toujours un peu froid sans la voix de ma mère. J’écope avec mes mains la barque maternelle. Sous ma peau mal cousue, j’entends mon père parler avec mon fils. Je vole un peu des mots qu’ils ne me diront pas. Il faut suer beaucoup pour croire au sacré. Quand l’univers entier ne montre que ses crocs et qu’il pleut des misères, la bâche trouée du rêve me sert de refuge. Si les montagnes se touchaient, on marcherait sur les nuages.

Après la marche, le silex, le feu, il a fallu des millénaires pour arriver à la caresse. Pourquoi a-t-il fallu inventer la bombe et la monnaie ? On a remplacé l’entraide par le profit, la bonté par un salaire. Si on tient à sauver la planète, il faudrait payer les gens à ne rien faire au lieu de les payer à travailler. Les baleines survivent à peine à l’appétit des hommes. La terre finira par mourir des blessures de la mer. Les murs déjà croupissent dans la maison des feuilles. Les araignées se pendent avec leur propre fil. Les yeux peuvent salir le plus beau paysage. C’est souvent dans le regard de l’autre que le crime se commet. Les juges aveugles ont plus de chance de rendre justice à l’accusé. La main qui tient une arme souille toujours le pain. Il faut le rompre avec ses doigts. Il ne faut pas marcher en redressant la route ni retenir de force la ligne d’horizon mais suivre les méandres. On apprend à écrire en une minute, ou bien on reste scribe toute sa vie. On écrit toujours pour les déracinés. La langue est un pays commun. Nous sommes un siècle de voyeurs. Il n’y a plus de paladins.

De plus en plus les cendres l’emportent sur le feu, la bouse sur le foin, le pétrole sur l’eau. Nous vivons dans une boulimie d’information où tout se nivèle par le bas. Le pire des forfaits est devenu banal. On ne peut pas retenir la vie dans les colonnes d’un journal. Contre toute espérance, je serai toujours du côté de l’espoir. Je cherche la lumière chez ceux qui l’ont perdue. Quand nous portons la terre, plus rien ne nous porte que l’appel du ciel. Du feu dans une main, de la neige dans l’autre, nous marchons en équilibre instable sur le fil d’horizon. Les atomes sont comme les voyelles d’un immense alphabet. Chaque homme est une phrase éclairant l’autre dans un texte infini. Les crayons de mes jambes en forme de compas font des ronds sur la page.

Publié dans Prose

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S. 03/02/2008 11:47

Un texte magnifique... où la main qui se donne ne se retranche pas derrière les mots...Une bien belle humanité en ce lieu ci.

jml 01/02/2008 18:37

Grack est selon moi le meilleur prosateur en langue française. J'aime aussi Bobin mais surtout Pierre Autin-Grenier.

Clarinesse 01/02/2008 16:49

Je découvre votre site aujourd'hui ,au hasard d'une recherche sur le mot  "écrimoire", et je suis éblouie. C'est sublime. Il me semble qu'on a rarement fait parler aussi bien la Terre. Votre texte fait penser à Gracq et Bobin.