Le toit me sert de chapeau

Publié le par la freniere

Je pose des galets sur la table pour en faire un sourire. Douze petites dents de pierre cherchent leurs lèvres sur la nappe. Il y a une certaine profondeur émergeant des petites choses. Une fleur n’est jamais si belle que le regard qu’on lui porte. Les mots se mélangent à l’air, les pas du vieillard à la terre des enfants, l’odeur des plantes aux rides du jardinier. Le regard complète la présence des choses. L’orage fait gonfler les biceps du vent. Ce qui est aussi beau que simple est aussi vrai que bon. Au temps des sucres, les plus vieux érables donnent la plus jeune sève. Les jours de grand vent, de neige, de pluie, de soleil, chaque heure de chaque jour, je m’installe dans les phrases. Sautant de mot en mot, le sens y joue à la chaise musicale. Les jours de grande lessive, la mer au bleu de lavandière astique les falaises. La pluie mélange les parfums.

Pendant que l’homme compte ses acquits, il se perd dans la futilité. Il laisse le rêve s’engluer sur le papier à mouches. L’eau s’efface peu à peu des lignes de la terre. Le marchand d’ordinaire ne garde plus en stock que des cartes frimées. Il a bradé pour l’apparence son sac de sourires, son vieux fond de hasard. Il n’y a plus d’oiseaux, plus de feuilles, rien que le blanc obscur dans la famine des branches. Un bouleau dans la brume éclaire sous la lune. Les plus petites fleurs grandissent par l’odeur. Les oiseaux se partagent le ciel sans voler un nuage. Je ne suis pas un char payé sur la finance, un bras interrompu par les bulletins de nouvelles, un baiser qu’on ajourne pour aller vendre son cul, Je suis une libellule émue par les étangs, une fleur affolée par le bruit d’une abeille, un brin d’herbe naïf comme un dessin d’enfant, un vagabond perdu dans un champ de lumière, un peu d’os à polir sous un linge de peau.  Je regarde la terre pour entrevoir le ciel. Les pierres du chemin font briller le soleil. Les fleurs du cimetière éblouissent la mort.

Par les sentiers où si peu passent, je vais les yeux ouverts à l’invisible. J’allume un petit feu dans le creux du néant. Je ne veux pas gagner ma vie, je veux gagner ma voix. L’éternité ne pèse que le poids d’une seconde. Je me laisse flotter sur le grand corps de l’eau. Un milliard de larmes font des vagues sur la mer. Le vol des oiseaux cache les rides au front du paysage. Quand je me penche pour enfiler mes bottes, je me sens comme un arbre secouant ses racines. J’entends craquer la branche des vertèbres. Ma bouche enfouie dans le feuillage de ma barbe est comme un nid plein d’œufs qui s’apprêtent à éclore. Les branches poussent sans voir les racines. L’écorce fait confiance à la sève.

Trop souvent, l’ombre de l’homme passe, fanant le paysage. Les bêtes se réfugient dans la tanière du regard. Pourquoi punir le vin quand la soif est indigne ? Dans les dépotoirs du Brésil, des enfants se battent pour un pain de famine. Ils jouent avec un œil de verre échappé d’un cadavre, avec les os d’un chat qu’ils ont mangé la veille. Il n’y a plus de fillettes mais des mères de quinze ans allaitant leur enfant sous des bouts de carton, de vieilles tôles rouillées et des carcasses d’autos. Il suffit d’un geste pour agrandir le temps, d’un pas pour en faire un abîme, d’un mot pour redresser l’échelle. Nous avançons dans la chair du jour. L’air se déplace avec nos pas. L’oiseau n’a pas besoin de miettes mais de graines. L’homme n’a pas besoin d’hostie mais de pain. Dieu se résume dans une formule mathématique. L’infini est plus vaste qui englobe toute chose. Il réunit la soif et la fontaine, la pierre et les étoiles, la lavande et le ciel. Nous sommes tous nés d’un immense chaos. Quand les mains tendent leurs doigts vers l’horizon des gestes, elles ne cherchent pas la pureté mais la bonté.

Publié dans Prose

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colette 06/02/2008 18:46

Il est tellement dommage que la plupart des hommes ne se mettent pas à genoux devant la naïveté du brin d'herbe dont tu parles si bien ! Dommage qu'ils s'occupent bien plus de leur argent que de leur âme et que, parfois, ils en arrivent même à "désâmer" les autres (pour reprendre le beau terme de Denis Vanier)