Ici, l'hiver

Publié le par la freniere

Ici, l’hiver habite même l’été. On s’y prépare toute l’année. Le bois sue dans le silence du gel. La nature chemine à nos côtés, de la main chaude du nid au vol bleu des oiseaux, de la chaleur des bogues à la pierre éclatée. La panse épaisse de la terre se gave de soleil. J’écris à même la neige, à même les racines, à même les nuages, à même la terre quand le bonheur fait sève. Mon bras répand sa main dans un jardin de gestes. Le fil du temps relie l’instant et la mémoire. L’éclair de l’orage a charge d’inventer le feu dans les cendres futures. Il suffit d’une blessure pour que le sang devienne visible. Les bleus de l’âme se révèlent dans le reflet des yeux. Même arrachés du corps, les gestes continuent de chercher l’infini. Le noir des lettres oubliées éclaire quelque part sur une page entrouverte. L’homme sans mots ramené au rang des choses retrouvera la parole.

Il ne me restera bientôt plus qu’un livre écrit sans moi, un corps sans vertige, une vie sans visage, une mort sans personne, la tache d’un baiser comme un bleu de mémoire, un dernier verre de soif auprès de la fontaine. Les mots se cherchent dans ma voix. La neige dort en boule comme un chat de gouttière lissant ses moustaches de glace. Le chien de l’air aboie pour du vent dans les os. Toutes les bêtes du paysage se battent contre le froid. Il n’y a plus de point de repère. La route manque à l’appel des pas. Il faut se réfugier sous l’épaule du soleil. Dans le vide, il y a tout et rien. La mort. La vie. N’être appelle naître. Voir appelle savoir. Il n’y a rien d’antinomique. Une montée de sève explose dans les racines. Les infimes frissons de l’eau forment une mer immense. La chair de l’intime se mêle aux emportements du vent, la lumière des grottes à l’ombre du soleil.

Les ponts qu’on jette pour ne pas tomber finissent par encombrer la route. Les planches de salut sont clouées sur le vide. Il y a très loin de la coupe aux lèvres lorsque les mots se comptent en chiffres. On a brisé le vase où verser le silence. Il faudra tout reprendre, le sens commun, le propre, le figuré, mordre le noyau de vie avec des dents de lait, mettre l’eau à la bouche des noyés et le chapeau du doute sur les grosses têtes confortables. Les arguments du fort ont peur du baiser. Le rire des enfants déchire la leçon bien apprise. J’ai besoin de forêts, d’orages, d’aurores boréales, de mélilots, de trèfles, d’asclépiades. J’ai besoin du sacré entre mélèzes et trembles, entre saules et sapins, l’épine dans l’épaule, la sève sous l’écorce, le crissement de la neige sous la babiche des raquettes.

Certaines fleurs en fanant ravivent les parfums. Les mots sautent parfois comme les petits ressorts des montres éventrées. Un chant d’oiseau se tient debout sur un fil électrique. On ne voit pas les plumes mais la couleur des sons. Il s’apprête à sauter dans les bras moelleux de l’air comme un enfant sur un gros tas de feuilles. Une sainteté persiste parmi les chiens crevés, les patates pourries, les mouchoirs de l’adieu. Le vent fléchit les genoux et marche sur les mains. Les particules du silence gardent les dents serrées sur un énorme cri.

Le jour ne finit pas. Ce qui brûle continue de brûler. La nuit ne s’éteint pas quand la lumière s’allume. Le vol d’un oiseau commence dans l’ovale d’un œuf. Quand j’écris, je tire sur un fil sans savoir ce que je vais découdre, la chemise du sens, le chandail des choses ou les chaussettes du silence. Mot à mot, la pelote des phrases s’enroule sur la page. J’avance sur une route que je trace à mesure, sans savoir où elle mène, sans même savoir d’où elle vient. Elle surgit d’une mémoire collective reliant le calcaire et la pomme, la dorsale du froid au dos des doryphores, les enjambées du vent aux petits pas de l’eau. Je vais de flaque en flaque, de floc en floc, croquant une herbe puis une autre, de phrase en phrase, de voyelle en voyelle comme une sauterelle d’encre. Tous les mots se ressemblent quelque part. Ils sont un pur miracle.

Publié dans Prose

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jjdorio 08/02/2008 03:36

Ici la nuit où je retrouve tes fils ton ironie labyrinthique que tu caches dans les semelles de vent et de sauterelles Ici la nuit du jour perpétuellement éclairé sur le chemin la route la rivière la page que l’on découvre au fur et à mesure au four et au moulin de frère Quichote y La Frenière Ici le pur miracle de dire de redire et de reredire sans redites sans maudites sans deux pieds dans le même rire sans l’eau à la bouche des mots désenchaînés bleuis à l’âme et au gibet Ici le vent de naître et de renaître chaque fois que l’on pèse sur la montagne d’ivoire chaque fois que l’on brise la mer gelée en nous chaque fois que l’on court sans raison chaque fois que l’on sonne la mort aux dents de fourmi Ici la nuit le jour les fils qui s’entrechoquent et que nul déluge ne peut dissoudre dans le sens commun et singulier de nos vies...