Devant la fenêtre

Publié le par la freniere

J’écris devant la tasse qui me parle, sa anse qui m’écoute avec son oreille de porcelaine, la fenêtre qui me voit, les oiseaux dans l’arbre qui me dictent les phrases d’une branche de lunette à l’autre. Nous sommes le même espoir quand il n’y a plus d’espoir, le même désespoir qui rallume le feu. Je regarde vieillir les collines et naître les bourgeons. Je ne veux pas de la noblesse du néant. Je préfère les petits riens qui se conjuguent aux gestes, les traces de boue sur le parquet des banques, les brindilles dans l’eau pure des sources, les rires des enfants au milieu du concert. Dans la nuit la plus noire, j’avance les yeux couverts d’images. Je dis oui à la lune, aux étoiles, aux fleurs inconnues, aux caresses du vent qui parlent sur la peau. Il y a de l’infini parmi les choses infimes.

La nuit s’envole dans le plumage des oiseaux. Deux vieilles chaises abandonnées dans la neige bercent encore l’été dans leurs bras de plastique. La balançoire se rappelle le froufrou des enfants, des jupes, des baisers. Nos corps sont plus petits que les gestes qu’ils posent, les battements du cœur plus vastes que la terre. La voix se perd dans les mots et se retrouve ailleurs, plus loin que les étoiles. Le paysage change dans le kaléidoscope de la pluie. On n’entend pas sur le web les simples bruits de la vie. On ne sent pas couler le sang mais la tonalité du vide sous les clics nerveux. Il faut qu’une fenêtre s’ouvre comme une bouche d’air frais. Les mots quand ils portent le sens sont comme les yeux d’un aveugle qui se remet à voir.

On n’apprend jamais rien. Il faut à chaque pas inventer l’impossible, porter sa mort à bout de bras, un mot de plus sur de l’obscur. Les pieds suivent comme des bêtes aux orteils têtus. Le ciel se mêle à la peau, la sueur à la terre, la brûlure à la neige. Il me faudrait des mots qui n’en sont pas, des mots qui soient des gestes, des phrases en forme de main, des pages entières de caresses, une traînée de sang dans les pages qu’on froisse, un filet de bave entre deux lignes. Je me souviens des entrailles de ma mère. J’y suis resté lorsqu’elle est morte. Il importe peu d’arriver quelque part. Il ne s’agit que de marcher, de renaître sans cesse. Nous sommes des bourgeons qui ne cessent de s’ouvrir.

Tant de choses m’échappent. J’ai oublié mes chemises dans la penderie existentielle, mon bas de laine et mes trèfles à quatre feuilles. Il faut se méfier des prophètes, de la bonté des saints; ils cachent des armes sous leurs ailes. Mes mots laissent des marques de doigt sur les vitres. Je suis comme un loup grisonnant traînant sa patte blessée dans le sous-bois des mots. Tous mes poèmes sont une prière à la beauté. Quand il neige, les oiseaux mangent la mie du ciel. Quand la sève court sous les manches du vent, les bras des arbres gonflent leurs biceps. Le soleil cligne de l’œil sous sa cagoule de nuages. J’ai des mots dans la bouche, un goût d’amande qui caresse la langue. Entre chaque phrase, j’enterre et déterre les images comme un os. Où que j’aille, je déambule toujours du banal au bizarre. Des chats miaulent dans ma tête et marchent sur mes rêves. Il y a des poils partout entre mes hémisphères. Mes idées sortent en toussant et grafignent la page.

Les fleurs serrées entre les mains des malheureux ne cessent pas d’embaumer ni le soleil de luire au-dessus des mourants. Il faut vivre malgré tout, quitte à sculpter l’espoir à même les épines. Le temps s’inscrit dans la pierre, l’infini dans les mots, les couleurs, les sons. La neige fond. Les écureuils sortent du frigidaire. Tout un peuple d’insectes se propage partout. Les arbres devenus fous arrachent leurs bottes d’hiver et détachent leurs raquettes.  Au bout de chaque branche, leurs doigts chatouillent la bedaine du ciel. Le vent déboutonne sa chemise et nous envoie la main. Le cœur change les meubles de place et fait sortir le chien. En route pour l’école buissonnière, les vieux désertent les hospices. Les anges dansent sans faire de bruit. Les planètes se bousculent sans jamais se toucher.

Publié dans Prose

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