L'immensité du monde

Publié le par la freniere

J’ai choisi l’immensité du monde. Je la trouve dans les petites choses. Toujours un oiseau vole quelque part. Une fleur sourit. Une étoile s’éteint pour qu’on la voie briller. Le soleil patine sur la ligne d’horizon. Des rires d’enfants survivent à l’horreur. Les lucioles s’éveillent pendant le couvre-feu. Tel un phénix de neige, la poésie s’abreuve dans les sources taries et les cendres qui restent. J’écris à ma table de cuisine avec la nourriture du cœur, la musique des mots, les miaulements du chat, les couinements de souris, la vibration des anges. J’écris le froid avec des mots brûlants sur la beauté du givre. Quand le bonheur titube, je fais de longues phrases comme un banc où s’asseoir. Tous les maboules du bocage, les égarés du cœur, les oiseaux de passage, les pêcheurs de rêve viennent y casser la croûte.

Quand la tambouille des idées colle dans le fond du cerveau ou que les phrases prennent en pain, je sors prendre l’air. Je préfère au béton précontraint l’humus qui digère, les mûres en cavale aux clous rouillés des murs, les piqures des ronces aux piquouses de morphine, les toiles d’araignée aux icones du web, les deux pieds dans la boue aux oreilles en i-pod, le bourdon des abeilles aux bruits des antipodes, le grésillement des grillons aux hoquets des klaxons, la rougeur du raisin au sang des assassins. Le vol d’un oiseau nous rapproche du ciel. Au moment où j’écris, le monde s’agrandit. La mer me rejoint et toutes les étoiles. Je deviens un oiseau, un arbre, une montagne, un ruisseau d’encre vive aux rives de papier, un oasis de lumière émergeant de la nuit.

Je cours à travers la grammaire comme un enfant perdu. Mes cubes d’alphabet ne cessent de tomber. Il arrive aussi que j’avance comme un escargot sous les ratures du jardin, les phrases de la route et le murmure des légumes. Je redresse les tiges dans l’herbe basse du silence. Le vent du monde passe entre les mots mal joints et chatouille le cœur. La terre fait la belle dans ses livres d’images. La sève brûle sous l’écorce glacée. Un colibri gobe des coccinelles sur la dentelle des fougères. La pluie s’avance sur la pointe des pieds. On n’entend pas ses pas. On n’entend que ses doigts sur le clavier des toits. Chaque enfant de ses mains refaçonne le monde jusqu’à ce qu’un marteau lui écrase les doigts.

Je n’écris pas pour éblouir le monde. Je ne réponds qu’aux choses qui réclament leur dû. Si le soleil vient à manquer, j’écrirai sur la pluie. Pour briser les œillères et tromper les ornières, je décharge à la pelle tout un camion d’images. La vie qui coule autour des morts, j’y puise l’espérance. Ce qui échappe aux yeux est perçu par les oreilles. J’allume une lumière mentale dans le rebut des mots. Il n’y a qu’un seul voyage et c’est le premier pas. Il faut sans cesse creuser un puits au cœur de la soif. La vie n’est qu’un habit dont on revêt la mort. Un peu de sang, un peu de cendre, une boîte à musique, une photo jaunie, des mots qui dorment au rond au milieu d’une page, la rouille des serrures aux portes du néant, une bulle d’air dans la pierre, autant de cimes que d’abîmes, il suffit de si peu dans le rien qui nous cerne. Je n’ai que la guenille des phrases pour essuyer la haine. À partir de ce rien, des restes de peinture, des ossements d’oiseau, des aiguilles rouillées, j’arrive à tout refaire, l’enfant, la femme, les saisons. Je joue avec les mots pour ne pas en mourir.

Publié dans Prose

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