Chroniques de mon quartier 3

Publié le par la freniere

Un jour, les flics sont venus « nettoyer » le square Maurice Thorez. Toute une escouade en képis et en civil, il paraît qu’ils ont trouvé une quantité de drogue suffisante pour mettre au trou pendant plusieurs années tous les malfrats néofascistes qui y sévissaient. Ça a fait des vacances à tout le monde, les enfants, les parents et les clodos qui sont revenus dès qu’ils ont été sûrs que le danger avait été écarté.

L’autre jour, il y a eu un mariage juif dans le quartier. Quelle fête ! Joseph Kepler, le père de la mariée, tient le restaurant de delicatessen dans la rue Sembat. Il a installé plusieurs tréteaux sur le trottoir et a fait un buffet gigantesque en l’honneur de sa fille Cindy. Bon, c’est vrai que Cindy ça ne fait pas très hébraïque, alors à la synagogue du coin, au moment du mariage, le rabbin lui a demandé de choisir un prénom hébreu juste pour la cérémonie, elle a dit qu’en souvenir de sa grand-mère partie en fumée quelque part entre Varsovie et elle ne sait pas exactement quel bled du fin fond de la Pologne, elle s’appellerait Myriam. Et de plus elle a décidé qu’à partir de ce jour, tout le monde devait l’appeler ainsi : Myriam Assous (tant qu’à changer de nom, autant faire les choses en grand, elle est comme ça Myriam). Ça n’a pas beaucoup plu a son père qui l’a nommée Cindy justement pour qu’elle n’ai jamais à subir les mêmes ennuis que sa défunte grand-mère. Cindy, ça fait pas juif ça ! Le fait est que ça n’a dérangé personne d’autre que Cyndi devienne Myriam, on a même trouvé que ça lui allait drôlement bien. C’est madame Benamara une voisine, qui a fait les retouches de sa robe de mariée achetée chez Tati. Elle était belle Myriam, elle avait tout de la petite figurine qui trônait sur le gâteau étagé de la fin de noce. Des boucles brunes s’échappaient du chignon que lui avait confectionné madame Ladury, la coiffeuse de la rue Duclos qui fait l’angle avec le magasin de Joseph. Malgré les litres de laque, ses cheveux avaient pris la tangente, ne supportant pas d’être emprisonnés. Car Myriam est une personne qui ne se laisse pas facilement enfermer. Son mari est resté 2 ans à lui faire la cour avant qu’elle accepte de sortir avec lui. Myriam ne voulait pas se marier, elle voulait d’abord finir ses études. Pas folle Myriam, sa mère lui avait dit depuis qu’elle était petite de ne jamais dépendre d’aucun homme. Madame Kepler tenait la caisse de la boutique de son mari depuis 27 ans, elle qui avait toujours rêvé en secret d’être chanteuse d’opéra. Secret de polichinelle bien entendu, car tout le monde pouvait l’écouter faire ses vocalises l’après-midi avant de descendre prendre sa place à la boutique. Elle prenait en grand secret des cours de chant le samedi, chez un vague professeur qui lui avait affirmé qu’il avait rarement entendu une soprano d’une telle qualité et d’une telle maîtrise vocale. Joseph faisait semblant de ne rien savoir et fermait les yeux sur les fantaisies de sa femme, pourquoi ne pas lui laisser sa part de rêve ?

Myriam allait juste finir son DESS de droit lorsqu’elle décida qu’il était temps de se marier. Aldo, son fiancé devait faire un voyage d’étude de plusieurs mois au Canada et ça la décida de précipiter un peu les choses, elle craignait la concurrence des belles canadiennes.

Quelle fête, bon Dieu quelle fête ! Tout le quartier avait apporté des spécialités culinaires de sa région, il y avait de tout et en quantité. Le couscous côtoyait des gefilte fish, des latkes, des bortsch, des lockschen, des pieds de veau, des knedlech, des leke'h, des ferfel, des tcholent, le poulet tandoori faisait concurrence au poulet yassa, au Mafé, à la choucroute et aux plateaux de fruits de mer. On dansait au milieu de la rue. Les clochards du square n’ont jamais aussi bien mangé. La fête a duré deux jours, puis on a remballé les tréteaux, on a jeté les nappes en papier et chacun est retourné au boulot, les enfants à l’école et les chômeurs à l’ANPE.

Myriam et Aldo se sont installés dans l’ancienne chambre de Myriam en attendant le départ imminent du jeune marié. Myriam reprit les cours à la fac et décida de chercher un appartement avoir leur « chez eux » au retour d’Aldo. Puis, deux dimanche après la fête, le jeune homme a pris l’avion pour deux mois, direction Montréal. La séparation allait être longue et les deux jeunes mariés se sont longuement serrés dans les bras au moment du départ.

Lorsqu’elle est rentrée chez elle, des tas de gens sont venus remonter le moral de Myriam. Pas un soir elle n’est restée seule avec son cafard, entre les gens du quartier et ses copains de la fac, elle n’a pas eu beaucoup le temps de s’ennuyer. Puis le premier mois est passé comme une lettre à la poste. Souvent Myriam préparait ses examens le soir chez une copine qui suivait les mêmes cours, Alexandra. Alexandra habitait à deux stations de métro plus loin et Myriam rentrait parfois assez tard après les révisions.

Un soir, elle était sortie du métro, un peu cafardeuse, elle pensait à Aldo qui ne l’avait pas appelée la veille. La vie prend par surprise dès qu’on baisse la garde. Elle comptait mentalement les jours qui la séparaient du retour de son amoureux. « Moins d’un mois, se disait-elle, très exactement 23 jours… on a fait plus de la moit… ». En traversant le square Maurice Thorez, elle s’étonna de ne pas voir les deux clochards sur leur banc, mais n’y prêta pas plus d’attention que ça. Ses pensées étaient ailleurs. Arrivée au milieu du square, une silhouette sortit de l’ombre. Elle sursauta, mais Myriam n’était pas fille à s’effrayer. Elle recula malgré tout d’un pas, pour mieux observer qui se tenait là, devant elle. Lorsque, à la grâce d’un rayon de lune elle aperçut le visage de celui qui lui barrait le chemin, elle ne put s’empêcher de réprimer un frisson. Un des anciens voyous de la bande de néonazis qui avait été relâché de prison.

-Salut ! son visage s’était fendu d’un sourire sardonique.

-Il faut me laisser passer, je suis pressée, dit-elle bravement.

-Oui, oui, je vais te laisser passer, mais d’abord, on va discuter un peu…

-Je n’ai aucune envie de discuter…

Myriam sentait une peur irrépressible envahir son estomac et monter jusqu’à sa gorge, son cœur battait si fort qu’elle le tenait à deux mains pour qu’il ne s’échappe pas de sa poitrine. Elle lâcha les quelques livres qu’elle tenait dans la main et toutes ses feuilles de cours s’étalèrent au sol en atterrissant avec une telle douceur qu’elle resta une seconde surprise.

L’homme l’attrapa par les cheveux et la frappa à la joue, un terrible coup de poing. Sa boucle d’oreille créole tomba sur la terre froide du square sous la violence du coup, et tout ce que trouva à se dire Myriam c’est : « Aldo ne sera pas content, c’était son cadeau ». Le cerveau humain cherche toute sorte d’échappatoire à la peur. Il l’entraîna dans un fourré, elle ne chercha pas à se débattre, elle était trop terrorisée pour ça. Elle essaya malgré tout de lui parler, de lui demander s’il avait une famille, elle lui avoua qu’elle avait peur et qu’elle craignait Dieu… Mais elle était tombée sur le plus terrible de la bande, un type vil et violent qui n’attachait que peu de prix à la vie, un être à peine humain dont toute l’existence était une longue plainte haineuse à l’égard de tout et de tous, du monde entier. Il puait la bière et rota bruyamment en sortant son cran d’arrêt.

Le lendemain matin, c’est le gardien du square qui retrouva le corps de Myriam dans les fourrés. La veille ses parents avaient bien prévenu la police de sa disparition, mais elle était majeure, alors… Alex la copine chez qui elle avait révisé une partie de la soirée n’avait pas plus pu les renseigner, aussi lorsqu’au petit matin on vint leur annoncer la nouvelle, madame Kepler s’effondra en pleurs et Joseph dit une phrase qui surprit tous les voisins : « Je n’aurai jamais du l’autoriser à porter ce prénom maudit ».

Aldo faillit devenir fou et, après les funérailles, il alla s’installer définitivement au Canada.

Le quartier a pris le deuil.

Sur la plaque où est indiqué le nom du square, quelqu’un a effacé « Maurice Thorez » et a taggué à la place : « square Myriam ».


C’est aussi ça mon quartier.

Michèle Menesclou

 

Publié dans Prose

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